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IL
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PASSER AU CHAPITRE SUIVANT
... Flanc fendu, boitant bas, il était rentré de sa chasse ; il
avait appris l'outrage fait aux siens ; il était reparti, blessures
bannies. À quoi bon chercher plus avant ! L'honneur à venger ne souffre
pas l'attente.
Pour mener sa
quête, il n'avait qu'un nom : Kleworegs, roi du clan du Cheval ailé.
C'était le nom
de sa cible. C’était assez.
... Il prit sa
piste.
Pourquoi
n'avait-il pas été là le jour de l'affront ? Il aurait su l'empêcher,
lui... Il fuyait sa vie d'avant... si morne, si lourde d'ennui.
Pourtant, tout
autour de lui, à son insu, le monde était en marche. Mais comment, fils d'un
fief perdu, aurait-il connu les arcanes du siècle et les secrets des
rois ?
ENCORE
LA NUIT
De la tête aux pieds, l’homme seul
dans la steppe n’était que sang. Il courait – cheveux collés, raidis en
épaisses touffes poisseuses, visage tiré sous la couche noirâtre de sève
séchée, vêtements imprégnés de la rouge liqueur –, unique rescapé d’une proche
tragédie, d’un aveugle massacre régal des corbeaux. Le guerrier ondoyé de tout
ce sang avait mené un combat sans merci. Les coups les plus féroces y avaient
été portés ; les vaincus, exterminés sans recours. Maintenant seuls les
lièvres, détalant devant lui, comme lui, voyaient sa douleur, sa honte.
Il ne fuyait pas. Il avançait à fermes foulées, toutes forces bandées, se refusant tout répit ou repos. Un seul souci le poussait : rencontrer, avant que ses assaillants ne soient trop loin avec leur butin, un parti des siens. Jusque là, il se l’était juré, il ne cesserait de courir.
Il devait le croiser avant la nuit. Passé ce délai, les Muets maudits auraient pris trop de champ. Nul espoir alors de les rattraper. À cette allure, il pourrait tenir son serment. Il ne s’écroulerait pas, fauché par la fatigue, laissant l’ennemi prendre un surcroît d’avance. Chaque foulée le rapprochait de la vengeance. La moindre pause était sacrilège.
Il courait, cœur
empli de honte et de colère, corps souillé de sang. S’il avait pu couler de la
gorge de ses vainqueurs ! Cruelle réalité ! Cette sève de vie enfuie
était un acide. Traversant sa peau, elle venait lui ronger, lui brûler l’âme.
Il devait les retrouver et s’en laver dans le leur. Il ressentirait, sinon,
cette morsure à jamais. (« Encore un effort, les tiens sont tout près. Cours,
cours, comme si ta vie en dépendait ! ... Elle en dépend. La vie de qui
n’a vengé les siens ne mérite plus ce nom. » )
Le combat
résonnait dans sa tête, y vivait. Y vivrait, au moindre détail, à jamais. Ils
revenaient d’un raid qu’il n’aurait jamais oublié. C’était son premier. Le
butin en avait été plantureux. N’y manquaient ni captifs encore farouches
(Qu'ils en profitent ! La servitude saurait les briser.), ni chevaux
agiles, ni gras bovins... sans oublier les peaux, les vivres, les bijoux, le
sel, et surtout leurs idoles, statuettes grossières et vermoulues. Il n’était
prise plus prisée. Arrachés de haute lutte à des fidèles prêts à mourir pour
eux, ces trophées témoignaient de leur vaillance. Ils s’en approprieraient les
vertus... Et les hommes immolés à leur courroux sauraient, de l’au-delà, leur
défaite. Ils en sauraient gré à leurs vengeurs. Ils les avertiraient de tout
péril en se glissant dans leurs songes.
Sa tribu se
sentait à l’abri. Son butin était abondant, l’âme de ses guerriers sereine.
Leur lente avance, femmes et enfants à la traîne, ne leur pesait guère. Les
dieux les avaient favorisés. Pourquoi les rejetteraient-ils soudain ? Elle
avait pour eux un profond respect. Il ferait beau voir que l’un d’eux osât n’y
répondre. Il paierait son ingratitude. Nul ne lui sacrifierait plus. Le feu
s’éteindrait sur ses autels… Il reviendrait vite à de meilleurs
sentiments !
Ils arrivaient
tout près d’un petit bois. À quoi pensaient, alors, ses frères ? Lui –
dernier souvenir agréable – à une jeune captive, belle comme lune, sale comme
truie. Il la demanderait lors du partage. Il en avait fait assez, à son premier
raid, pour se la voir accordée. Nul ne conteste à un hardi compagnon une
exigence raisonnable. Épouillée, lavée, la rondelette serait de plaisant
commerce.
Soudain, un
hurlement avait retenti.
Les ennemis, en
embuscade, avaient attendu leur heure. Le clan était trop engagé au sein des
fourrés. Il ne pouvait manœuvrer. Ils s’élançaient, en un discordant concert de
cris et d’imprécations. Leurs archers le criblaient de flèches, de ces flèches
barbelées, au bout en arête, qu’on ne retire qu’au prix de sa chair. D’autres
lançaient leurs javelots, à pointe barbelée comme les traits, et aussi
perfides. Le reste se précipitait, l’épieu ou le court poignard de silex à la
main. Les épieux fouillaient les chairs. Le silex lancéolé les lacérait. De
rose, l’avenir s’était fait rouge et noir. Il avait saisi son arme ; il
s’était jeté contre l'ennemi au sein ardent du combat.
Était-ce
l’ivresse du sang, cette fureur qui l’avait envahi ? Quel nom donner au
tourbillon auquel il s’était livré ? Il avait frappé. Sa lame avait
fouillé des ventres ennemis, tranché des gorges forcées à s’offrir par sa rage
homicide. Tue, tue, tue ! Ce cri résonnait dans sa tête... S’il ne devait
se taire qu’à la mort du dernier ?
… Et tout était
devenu noir.
Il s’était
réveillé... plus tard. C’était toujours la même nuit, striée d’écarlate. Un
horrible silence régnait, à peine rompu par les cris des choucas. Il avait
tenté de bouger. Si ses muscles répondaient, une pesanteur à lui interdire de
se mouvoir jamais écrasait ses épaules. Il avait fini par se libérer un bras.
Moitié poussant, moitié tirant, il s’était ouvert une trouée. Il agitait sa
main. Le vent soufflait dessus. Il devait mieux écarter, ouvrir plus larges ses
paupières collées.
Le vague souvenir
lui revenait, par bribes légères, effilochées comme les petits nuages de beau
temps, d’un fait important, grave, tragique. Il y avait sans doute pris part.
Pourquoi était-ce si flou, si ténu ? Pourquoi sa mémoire restait-elle
engluée, captive, comme lui de cet amas de corps sanglants ?
Ces corps !
Les questions étaient inutiles. Il avait fini par ouvrir les yeux. Bien à tort.
Un tel carnage ! Il commença à se dégager du charnier où il était resté –
longtemps ? – enseveli. Il y voyait enfin clair. En quelques mouvements,
il se sortit du monceau de cadavres des siens et aussi, grâces aux dieux !
de leurs ennemis.
Debout, il
examinait le charnier. Guerriers, vieillards, femmes, enfants, ennemis, étaient
entassés. Comment n'avait-il pas étouffé ? Il respira un grand coup.
Était-il blessé ? Sa peau ! Rouge sang ! Il avait été écorché vif !
Mais il ne ressentait aucune douleur... Ce n’était que du sang répandu. Il
avait été si peu écorché qu'on lui avait laissé ses vêtements. Il se palpa. Les
Muets, au dire des vieillards gardiens des traditions, mutilent leurs victimes.
Ils leur coupent les oreilles – ils s’en font des trophées – et la virilité –
ainsi diminuées, elles n’oseront venir réclamer vengeance auprès des dieux. Au
mieux, ils les dépouillent et les dénudent. Voici qu’il était intact, du moins
entier. Il se caressa la tempe. Sa chair était à vif ! On lui avait
arraché l’oreille ! Il se détrompa. Cette plaie n’était que la trace du
coup qui l’avait étendu à terre, raide comme bâton, le laissant encore
abasourdi.
Il continua à se
tâter. Il n’avait rien de grave. Comment, à la différence des siens, avait-il
pu être épargné ? Blessure bienvenue ! Le laissant pour mort, elle lui
avait sauvé la vie.
Il revint au tas
de cadavres qui l’avait protégé. Au moment de l’assaut final, ils s’étaient
regroupés, faisant le dernier carré autour de lui. Ils lui étaient tombés
dessus, le masquant à la fureur dépeceuse de l'ennemi. Ces maudits n’avaient
pas, dans leur hâte, pris le temps de les retourner pour s’emparer de tous
leurs biens. Ils avaient paré au plus pressé, ne s’attardant à dépouiller et à
mutiler que les mieux vêtus et ceux qui semblaient commander. En auraient-ils
eu le loisir que, devant son aspect, ils y auraient renoncé. Sa fourrure
miteuse était indigne d’un butin ; ses oreilles, ourlées comme celles
d’une femme, pas plus dignes de figurer parmi des trophées. Le contenu des
chariots et les ornements pris sur les chefs, à eux seuls, justifiaient les
risques de cette attaque loin de leurs bases. Ils ne s’attarderaient pas pour
une vieille peau pleine de sang et le mesquin plaisir d’essoriller un gamin.
Ils partiraient vite, ne prenant que le temps d'honorer leurs morts.
Il tomba à
genoux. Le message des dieux était clair. Ils l’avaient laissé vivre pour laver
l’affront. Ils avaient ordonné. Il obéirait. À l’instant.
Il se pencha,
observa les traces. Celles des chariots étaient profondes. Aucun risque, sauf
pluie violente et prolongée, de les perdre. Il leva le regard vers le soleil.
Il était resté évanoui trois de ses pas. Il huma les bouses encore chaudes
laissées par les bœufs de trait. Les derniers massacreurs étaient partis depuis
trois, voire quatre, fois moins longtemps.
Il l’avait
vérifié par une foule d’autres détails, s’était de même assuré de leur nombre
et de leur route. Les leçons apprises, dès sa prime enfance, des hommes d’âge
et de savoir, avaient afflué. Ils avaient mis leur ultime fierté, employé leurs
ultimes forces, à le transmettre et à former la jeunesse avide de les égaler.
Leurs efforts n’auraient pas été vains. Elles lui avaient profité...
Il s’était mis à courir. Là où il dirigeait
ses foulées, il trouverait un clan de guerriers de sa race. Il lui ferait le
récit de son malheur. Il lui demanderait vengeance. Pourvu qu'elle soit
puissante et riche en hommes forts et vaillants ! Ses assaillants avaient
eu de lourdes pertes. Leurs rangs comptaient nombre de blessés.
N’importe ! Il lui fallait la meilleure troupe. Il n’allait pas mener un
raid. Il allait faire payer le prix du sang.
Il courait. Le
soleil était toujours plus bas, les ombres toujours plus longues. Il courait.
Bientôt la nuit – où nul ne s’aventure… des puissances hostiles y rôdent ;
où la vie, comme les hommes, est assoupie – viendrait. Les muscles de ses
jambes n’étaient plus que douleur ; son souffle, un brasier desséchant. Il
courait. Il courrait jusqu’à rencontrer des frères, et entendre leur serment de
venger les siens. Après, il serait toujours temps de songer à la souffrance...
Après.
La pluie vint lui
rafraîchir le gosier, une pluie battante, circonscrite, d’autant plus forte
qu’elle n’arrosait qu’une faible surface. Elle ravina le sang séché sur son
visage, lava les failles où il s’était craquelé ; les îlots noirâtres
qu’elle laissa sur sa peau bronzée lui firent un masque plus sinistre encore.
Cette ondée était une aide des dieux. Il respirait mieux. Sa course reprit une
ardeur nouvelle. Malgré la tombée de la nuit, il continuerait, quitte à en
affronter les forces mauvaises… La belle affaire ! Se soucier de piteux
démons, quand l’attendait la vengeance !
Courir, courir
encore, courir à en mourir. La nuit était tombée depuis au moins un pas de la
Brillante. De quoi désespérer. Les dieux, pourtant, désiraient que son clan
soit vengé. Il avait compris. Ils le voulaient lui aussi. Il n’aurait que le
temps de mettre les siens sur la piste de ses assaillants... Si c’était leur
prix !
Cachés
jusqu’alors par une petite levée de terre, des feux apparurent au loin. Ils
l’avaient exaucé. Il avait trouvé un camp... de son peuple, il le
fallait ! Il se dirigea vers eux. Soudain, des abois retentirent. Des
molosses se ruèrent sur lui, mâchoires à tout déchirer. La pluie battante
pouvait avoir lavé son visage, il semblait une pièce de viande. Ils allaient le
dévorer. Un ordre retentit. Ils se mirent à l’arrêt. On lui cria de ne plus
bouger.
Il reconnut les
mots. Il était arrivé. Tout était bien. Les dieux pouvaient le prendre.
Mais qu’ils le
laissent, avant, délivrer son message !
Deux fois déjà,
le chef de ses hôtes l’avait écouté. Il n’était pas encore satisfait. Il
continuait à l’interroger, à le presser de questions, avide de tout comprendre,
attentif à ne lâcher nul fil du lacis de l’assaut. Chaque point pouvait
compter.
Il tentait
d’avoir réponse à tout. L'hôte avait à cœur d’accomplir son devoir de
vengeance. Il ferait tout pour l’aider à la mener à bonne fin. D'autres
guerriers, assis à ses côtés, tendaient l'oreille. Ils y allaient parfois, eux
aussi, de leur question. Certaines semblaient étranges, anodines, voire
stupides, mais chacune se justifiait... Toutes témoignaient de leur sens et de
leur science du combat.
Il se sentait
bien. Les dieux l'avaient exaucé. Ceux chez qui ils l’avaient conduit
connaissaient l’art de la guerre plus que personne, l’aimaient et, à la
différence de la plupart, ne seraient pas gens à partir à l’aveuglette. N’eût
été leur aspect de bons vivants, il se serait cru face à Thonros et sa troupe.
Mais le dieu des
combats n’aurait pas eu besoin de poser toutes ces questions, d’éclaircir tous
ces points. Il n’aurait pas eu à ses côtés un guerrier faisant couler par terre
la moitié de son hydromel, ni un autre la morve au nez, se l’essuyant de la
manche après chaque reniflement. Qu’importe ! Faute d’être ici, il avait
mis sur sa route une élite armée. Cela se voyait à la beauté de leurs
servantes, auprès de qui l’objet de son désir semblait une souillon, et à
l’abondance des bijoux leur enserrant col et poignets. Ils n’avaient jamais
connu la défaite.
De tels hommes
n’ont peur de rien. Ce n’est pas sans frémir – non de crainte, du plaisir
anticipé de l’écrasement de ses bourreaux – qu’il entendit leur chef ordonner
aux siens de partir rallier les clans voisins : Butin considérable et sang
à laver les attendaient. Lâche et indigne qui ne se joindrait à lui ! Ils
partirent dans la nuit. Il revint à son idée première. Sous le commun masque de
l’humaine nature, les dieux de la guerre étaient devant lui. Qu’importait sa
mort ! Sa vengeance serait accomplie.
... Mais est-ce
un dieu qui vous dit, se pinçant le nez, que vous puez le cadavre, et d'aller
vous laver ? Est-ce un dieu qui vous laisse un cruchon d’hydromel et vous
conseille de le boire à petites gorgées pour ne pas vous étouffer ? Les
dieux ne montrent pas cette sollicitude. Il était vivant ! Devant lui,
souriant, se tenait le vengeur des siens, le fléau de leurs assassins. Il n’en
doutait plus. Homme, dieu, il les ferait expier.
Épuisé par sa
course, il avait dormi. La fatigue l’avait assommé. Sa crainte de rêver n’avait
pu l’empêcher de plonger dans le sommeil. Sa nuit avait été calme, sans rêve.
Si l’horreur de son épreuve avait coupé en lui cette faculté à jamais ?
Rien de mieux n’aurait pu lui arriver. La perspective de la revivre chaque nuit
était trop effrayante.
Le soleil était
déjà haut. Le bruit de furieuse activité l’avait réveillé... Ou, peut-être, la
bonne odeur de viande grillée, dont un plat empli à ras trônait à son chevet.
Il s’était jeté dessus, sous les regards mi-ironiques, mi-attendris de deux
colosses au fond de la tente. Ils étaient les gardiens d’armes du seigneur de
la troupe si affairée... Et, malgré leur aspect de brutes, de braves cœurs.
Jamais homme vil ou cruel ne sourit à l’appétit d’un affligé. Tout en se
passant la main sur le visage, il leur sourit. Ils éclatèrent de rire. Sa barbe
naissante et rare était parsemée de grumeaux de sang séché. Il partagea leur hilarité.
Sa tête était aussi propice à épouvanter les enfants qu’à amuser les guerriers,
qui se targuent de ne s’effrayer de rien.
« Nous sommes
prêts. Nous n’attendons plus que nos voisins ! » Son hôte, déjà tout
harnaché, équipé pour le combat, venait d’entrer dans sa tente. Il haussa les
sourcils. Pourquoi ce ton déférent ? Ah oui ! Seul guerrier survivant
d’un clan, il devenait par là même son roi et chef, l’égal de celui dont il
sollicitait aide et vengeance. Qu’il doive avant peu se mettre sous sa protection
et s’intégrer à son clan avait beau ne faire aucun doute, ils étaient pour le
moment sur le même pied.
Il se leva. Tout
en se lavant le visage, il discuta avec lui. Du ton qu’il s’imaginait celui
d’un chef, il s’enquit de ses effectifs... Beau déploiement de forces ! Il
pouvait être satisfait. Nul Muet n’échapperait à leur justice. Ils avaient le
nombre, la volonté, la surprise. Les autres n'auraient que le lourd fardeau du
butin.
Le chef lui
proposa une tunique et un plastron neufs. Il refusa. Il s’était lavé le visage.
Il le regrettait déjà. C’était irrespect envers ses morts. Il ne devait pas
encore quitter ses vêtements ensanglantés. Il attendrait d’avoir vengé les
siens... Tant pis s’il fallait des années. Il les garderait, dussent-ils
pourrir sur lui. Nul ne s’y opposa. Il en changerait bientôt.
Il accepta en
revanche très volontiers un cheval – tous iraient ainsi, les chefs à plus forte
raison –. Y ferait-il bonne figure ? Il n’en avait monté qu’en de rares et
brèves occasions. Ils étaient réservés aux guerriers confirmés. Il devrait
pourtant tenir sur son dos, et crâne. Que penseraient de lui, sinon, le chef
vengeur, ses compagnons, tous ceux appelés à la rescousse pour laver l’affront
à sa tribu et, à travers elle, à son peuple ? Pourvu que sa bête comprenne
l’enjeu. Il avait confiance. Il n’est animal plus noble.
Une troupe
nombreuse, aguerrie, de fiers et solides coursiers. Bénis les dieux de lui
avoir offert de tels champions ! Il ne serait avare ni de louanges, ni de
dons. Qu’ajouter à ses actions de grâce ? Il désespérait de le trouver. Il
voyait, nouveau bienfait, les armes à son service. Mots, autant qu’idées, lui
manquaient pour marquer ce surcroît de gratitude.
Au sortir de chez
son hôte, il avait tout pour être satisfait. Les gardiens d’armes lui avaient
assez expliqué, tout au long du repas, le soin mis à préparer l’expédition. Il
voyait déjà ses ennemis morts à ses pieds. La vision de tous ces guerriers
équipés de pied en cap n’avait pas diminué cette certitude. Elle l’aurait
plutôt chauffée à blanc, tout comme sa détermination. Quelle fête quand cette
troupe fondrait sur les massacreurs ! Ils n’auraient guère eu le temps de
profiter de ses dépouilles et de se vanter de leur coup.
Il nageait dans
cette rouge euphorie. Un cri avait jailli. Mille traits de lumière, violents à
crever les yeux, l’avaient frappé. Il avait accommodé… Il devait en deviner la
source. Ils émanaient d’au-dessus des cavaliers. Seul le soleil, reflété sur
les lames nues brandies pour l’honorer était en cause. Il observa, attentif,
les glaives luisant de son intense éclat.
Rouges, leurs
lames étaient rouges, à l’unisson de ses pensées et de ses projets. Il voulait
comprendre. Pour avoir ainsi renvoyé la lumière, elles ne pouvaient avoir été
plongées dans le sang, ni aucune teinture. Ce rouge était leur couleur native.
Quelle roche
rutilait ainsi ? Le grenat, peut-être ? Ils ne sont pas aussi gros
et, à ce compte, chaque lame vaudrait une année de butin. La réponse était
ailleurs.
Il devait
résoudre ce détail (non, c’était bien plus). Ses yeux avaient cessé de lui
cuire. Il revint à ses vengeurs. Il étudia leur riche mise. Soudain, il sut la
matière des lames. Un grand respect envers eux le saisit.
Elles étaient de
métal, pierre issue des entrailles de la terre et forte comme elle, susceptible
sous la caresse-morsure du feu de mille formes variées. Il le connaissait. Il
avait appris, au cours des errances de sa tribu, qu’il servait à faire des
bijoux. C’était – cela l’avait égaré – la première fois qu’il en voyait tant,
et sous forme d’armes. Ses hôtes n’étaient pas des dieux. Qu’ils possèdent de
tels glaives prouvait qu’ils n’étaient pas non plus des hommes... Non, pas des
hommes ordinaires. Qu’avait-il fait pour, après avoir subi un malheur extrême,
recevoir un tel don ? Quel signe était sur lui ?
Son regard
s’attarda dessus. Leurs lames effilées faisaient bien deux beaux silex bout à
bout. Leur allonge était gage d’invincibilité. D’où les tenaient-ils ?
Qu’importait ! Ils avaient su en tirer parti. Il ne s’étonnait plus de
leur richesse. De tels outils de mort, au service de l’audace, de
l’imagination, du droit, ouvraient la porte de la caverne aux trésors,
traçaient la voie droite à la fontaine inépuisable.
Devant ces bijoux
guerriers et les perspectives qu’ils offraient, ses yeux brillaient de mille
flammes. Son visage encore marqué par l’effort rayonnait. Ses voisins immédiats
s’en aperçurent. Ils en rirent, moitié moqueurs, moitié fiers de le voir
s’extasier devant leur puissance. Il tremblait, plus excité qu’un guerrier
parti en solitaire pour la saison des combats retrouvant, après des lunes de
sevrage, sa belle femme. Le désir exsudait par tous ses pores. Face à eux, les
Muets seraient plume.
Les contempler,
sans le plaisir d’en étreindre ! Le chef comprit sa détresse. Tout en le
désirant avec la plus brûlante ardeur, il n’osait lui en demander. Lié par les
règles sacrées de l’hospitalité, il mourrait que d’exprimer son souhait. Il ne
le laisserait pas plus longtemps sur les braises. Il prit un de ses plus beaux,
léger et solide. Il le lui tendit.
« Baigne-le
d'assez de sang ennemi, tu pourras le garder ! »
Le garçon le
prit. Son bras fléchit. Qu’il était lourd ! Bien plus que deux silex. Il
s’y ferait… C’était bon signe. La force du métal se manifestait par ce
surpoids. Il esquissa une inclinaison de la tête. Les effusions dans les
moments de forte tension, comme avant un combat sanctifié, n’étaient pas le
genre des chefs. Devenu tel par le pire des hasards, il exagérait cette raideur
à laquelle il n’avait jamais été formé.
« Tu peux lui
dire adieu ! »
« En de bonnes
mains, une lame donnée n’est pas une lame perdue ! »
Il acquiesça. Si
les dieux lui étaient propices, son arme tuerait plus d’ennemis que celles des deux
meilleurs guerriers. Pour tenir cette promesse, il se mettrait, arguant de son
nouveau rang, tout en tête. Il ne laisserait nul autre porter le premier coup.
Le chef serait
ravi de l’obliger. À sa place, au même âge, il se serait conduit en tout point
comme lui. Il eut un dernier scrupule. S'il périssait dans l'assaut ?
Aryamenos l’hospitalier lui en tiendrait rigueur. Qui reçoit doit protéger
l'hôte et ne pas l'exposer au danger.
« M’exposer au
danger ! Mais j’y tiens ! Le dieu de la guerre serait fâché si je ne
le faisais ; celui de l’hospitalité, plus encore, si tu t’y opposais
! »
La réponse le
déliait de son devoir de protection au profit d’un autre, plus fort, plus
sacré. Elle le rasséréna. Même si, aux dieux ne plaise, il périssait, son sang
ne retomberait pas sur la tribu qui l’avait laissé se perdre. C’était mieux
ainsi. S'il subsistait un clan ou des parents à qui en payer le prix, il en eût
couru le risque. Seul et orphelin, il n’aurait que les dieux pour vengeurs. Nul
n’oserait un acte qui l’expose à leur vindicte. Il avait eu le souci spontané
de les en préserver. Il était né pour la royauté. Hélas seuls les prêtres, par
tradition, y avaient droit.
Devant sa
décision, le chef fit assaut de générosité. Ils conduiraient l’attaque
ensemble, en première ligne. Nul ne serait frustré dans son désir de vengeance,
ni dans celui de montrer ses vertus guerrières.
Il aurait préféré
se battre seul et devant tous. Persister dans cette volonté offenserait son
hôte. Nul n’appelle à sa rescousse pour exiger ensuite qu’on attende, l’arme au
fourreau, qu’il ait assouvi sa soif de sang. Il insista. Qu’ils
l’oublient ! Il s’était mis entre les mains des dieux. Ils n’avaient rien
à en craindre s’il tombait. Il suffirait qu’ils le vengent en ne laissant rien
de ses assaillants. La fureur était à lui, la vengeance à tous. Le ciel
favoriserait ses instruments jusqu’à la fin des temps.
Le chef grogna.
Il se tut. À quoi bon ces parlotes ! Dans la rage de l’assaut, paroles et
serments voleraient en éclats au profit du plaisir d’écraser l’ennemi.
Exige-t-on d’un fleuve en crue qu'il renonce à tout dévaster ?
Il baissa la
tête. Les dieux pardonnent tous les débordements de courage – l’un d’eux,
jumeau du seigneur céleste de la guerre, y préside – mais les hommes sont
susceptibles. Ses vengeurs allaient le juger, quoique vaillant, outrecuidant
au-delà du tolérable. Il se reprit.
« Je me suis mal
exprimé. Chaque coup porté sera bon. Les dieux ne permettront pas qu’un de
nous périsse. »
Le chef grogna de
nouveau, avec une vague nuance d’approbation.
Il releva la
tête. Il avait vite rectifié son erreur, mais ne savait encore se bien tenir.
Avant le malheur tombé sur ses épaules, rien ne l’avait préparé à son rang
actuel... La perte de tous les siens l’avait fait roi. Elle ne lui en avait pas
appris les façons.
Une légère
tension subsistait. Un mot aimable la ferait chuter.
« Je loue encore
les dieux. Votre vaillance et vos armes rendront notre vengeance si
aisée ! »
Le chef sourit.
Il en profita.
« Y allons-nous
tout de suite, ou attendons-nous les autres ? »
« Le roi va prier
le ciel de favoriser notre expédition. Ça ne sera pas long. Ce n’est pas un
sacrifice. Il va invoquer le guerrier divin et lui dédier tes Muets. Nous
partirons juste après. «
« Que tes amis ne
tardent pas ! Je brûle de me venger ! »
« Ne t’inquiète
pas ! Les Muets vont en chars à bœufs. Nous irons plus vite. Ce soir, nous
serons au complet. Il y aura quatre autres clans avec nous. Qu’en
dis-tu ? »
«
Magnifique ! »
« Six clans (Ah,
il le comptait comme un clan à lui tout seul ! ... Parfait, pourvu que les
autres soient plus nombreux) ! Tes Muets ! ... Il n'en restera
qu’herbe rougie. »
Il fit une
grimace.
« Ils seraient
venus sans cela, mais pour les presser, je leur ai promis des armes de
métal. »
Il semblait
contrit. Il cédait une part de son pouvoir. Le jeune homme prit un tout autre
visage. Qu'était son clan, devant leur peuple ? Il n’y avait rien à regretter,
loin de là.
« Plus nous
aurons de bonnes armes, plus nous imposerons notre paix à l'ennemi, plus nous
étendrons, encore et encore, nos pouvoir et renom. »
« Oui, oui,
peut-être. »
« ... Et ceux que
tu as ralliés t’aideront à nouveau, parleront en ta faveur dans les conseils.
Qui sait s’ils ne voudront te faire roi ? Ils auront vu que ceux qui manient
les armes ont la vraie force qui vient des dieux. »
Le chef jeta un
regard furtif autour de lui. Pourvu que le roi n’ait rien entendu !
Sourcils froncés, un pli soucieux au front, il se tourna vers le jeune homme.
Ces paroles frôlaient le blasphème et le sacrilège. Comment ses oreilles, de
les avoir ouïes, la bouche du garçon, de les avoir proférées, ne
s’étaient-elles pas carbonisées sur-le-champ ? Il y avait plus effrayant.
Comment avait-il pu cracher une telle horreur alors même qu’ils partaient se
battre ? Il allait parler. Il n'en eut pas le temps.
« Les prêtres ont
toujours, en notre nom, sacrifié aux dieux. Ils devaient nous obtenir leur
soutien, et par leurs prières détourner de nous les assauts. Le danger venu,
malgré notre piété et notre courage, ils ne leur ont pas répondu. Je n’ai plus
foi en eux. En ta valeur, oui ! »
« Ils sont morts.
Les dieux eux-mêmes, devant leur carence, les ont châtiés... »
« ... Et nous,
innocents, avec ! »
« Tais-toi !
Notre roi et les autres prêtres sont pieux. Nous prospérons grâce à eux... et à
moi, son chef, à qui il assure le soutien des divinités guerrières. Chaque fois
que j’en ai besoin, je lui amène un bœuf ou un porc gras, et il me le
garantit. »
« En somme, il
fait ce que tu dis ? »
« Assez ! ... »
Il se tut.
L’adolescent était plus sage que lui. Il avait dit en une phrase ce qu’il
ressentait depuis des années et n’osait exprimer. C’était lui qui, sous le
couvert du roi-prêtre, décidait de tout parmi les siens. L’autre n’était que
son relais, son porte-parole. Pourquoi ne s’en était-il pas rendu compte plus
tôt ? Il lui arrivait souvent, en sa présence, de lancer une idée, oubliée
au bout d’un ou deux quartiers de la Brillante. Le roi survenait alors,
ameutant le village. Les dieux lui avaient parlé. Ils ordonnaient tel ou tel
acte. Celui, comme par hasard, qu'il avait proposé... Et ce d’autant plus vite
qu’il avait été plus généreux.
... Qu’avait-il
pensé là ? Il ne pouvait y échapper. Comment le chasser de son
esprit ? Retarder le moment de l’examiner, peut-être ? Qu’ils
réussissent, il en serait bien temps... Pas en cet instant, surtout pas. Les
guerriers et leurs armes avaient beau être forts, aucun secours spirituel ne
devait être négligé... Ensuite ? ... Nul mieux que les prêtres ne savait parler
aux dieux. En étaient-ils les mieux placés pour commander aux humains ?
Cette pensée, au moins, n’était pas sacrilège. Le roi est le plus digne, le
chef le plus vaillant. Le même homme pouvait être les deux.
La réflexion
viendrait plus tard. Place à l’action. Elle éloignerait les
pensées-blasphèmes ; au besoin, les laverait dans le sang. Ce serait le
signe. Que l’hôte périsse, tout ce qu’il avait dit et fait naître serait oublié
à jamais. Sinon... L’ambition est une vertu de guerrier. Il saurait l’illustrer
plus qu’aucun autre.
Le roi arriva. Le
garçon ne laissa rien paraître de sa méfiance, le chef de son trouble. Ils le
saluèrent avec ostentation. Il les conviait à l’appel de la protection divine.
Celui-ci fini, ils partiraient.
Ils le suivirent.
Il savait l’urgence de la poursuite. Il écourta au maximum son oraison. La mort
des ennemis plaisait aux dieux. Il suffisait de demander leur aide. Fêtes et
réjouissances auraient lieu après. Elles, seraient longues.
Ils se mirent en
route, le garçon à leur tête. Il n’avait rien oublié de son parcours. Il allait
tout droit, les laissant marquer la piste. Ils parvinrent, sans se fourvoyer un
instant, au champ du massacre. Il n’avait cessé, en chevauchant, de jouer avec
sa lame. Déjà elle ne lui pesait plus. Sa volonté vengeresse l’avait faite
fétu.
Une bande de
corbeaux s’acharnait sur les cadavres. Elle s’envola à leur approche en
croassements discordants et hostiles. Un prêtre, horrifié de la profanation,
suggéra de s’arrêter pour les enterrer. Il s’y refusa. Vengeance d’abord,
hommage aux défunts ensuite.
Seul survivant de
son clan, son rang lui permettait de rejeter les propositions de ceux qui
parlent au nom des dieux. Il pouvait décider pour eux tous. Leurs âmes étaient
plus pressées de se voir rejoindre par celles de leurs massacreurs sacrifiés
que leurs corps de gésir dans la terre-mère. Le prêtre acquiesça. L’instinct du
jeune homme, touchant au sacré, avait parlé juste. Les circonstances le
révélaient... Et si les dieux avaient tramé ce carnage pour permettre son
éclosion ? Non, c’était une telle abomination... Mais qui voit aussi loin
qu’eux ? Qui leur tiendrait rigueur d’avoir coupé les mauvais bourgeons
pour laisser croître ceux qui porteraient les meilleurs fruits ?
Une odeur de mort
s’exhalait du charnier. Ils l’ignorèrent. Ils s’installèrent à côté. Ils
l’auraient sous les yeux. Ils en respireraient les douceâtres effluves. Il
était bon que soleil et bêtes n’aient pas eu le temps de s’y attaquer.
L’horreur était assez présente pour accroître encore le désir de vengeance,
sans être insupportable à donner envie de fuir. Elle entretiendrait le feu du
combat sans dégoûter, par son excès, en montrant que d’un héros ou d’un être
vil, le cadavre devient égale charogne. La puanteur des chairs putréfiées aurait
pu désarmer les courages. Cette fade émanation les renforçait.
Les ralliés
arrivaient par petits groupes. Leurs yeux se fermaient devant l’amas de corps
mutilés ; leurs narines s’emplissaient de l’odeur miellée de la
mort ; leurs âmes se soulevaient de dégoût et d’indignation. La nausée
passée, une fois arrivés au camp, ne subsistait que cette dernière, et la rage
de laver ce massacre par un massacre d’ampleur égale.
Le soir n’allait
plus tarder. Profitant des dernières lueurs, il leur fit observer les traces de
l’ennemi. Leur direction était évidente. Pressés par le temps, ils n’avaient
pris nulle précaution, même légère, pour leurrer un éventuel poursuivant. Ils
avaient anéanti son clan. Comment quelqu’un en aurait-il survécu pour rameuter
une troupe avide de les anéantir ?
À mesure que les
vengeurs arrivaient, ils s’installaient tant bien que mal. Le chef de la traque
avait beau avoir mené petit train pour leur permettre d’être ensemble dès ce
soir, les plus éloignés avaient dû chevaucher à vive allure. La fatigue pour
seule compagne, ils s’étendaient, à peine descendus de leurs montures, pour
tomber dans un sommeil de brute. Il ferait plus ample connaissance demain.
Ils se
réveillèrent. Il vit enfin qui lui prêtait main forte. Il y avait, autour des
chefs venus les saluer, cent et cinquante solides gaillards, tous, à voir leur
mine farouche et leur allure décidée, excellents combattants. Les autres
tiendraient devant eux moins que neige au feu.
L’hôte leur fit
jurer allégeance avant de leur distribuer ses lames. Tous acceptèrent, en
échange, de se remettre entre ses mains. Il n’y avait là nulle humiliation.
Leur dispensateur touchait au divin.
Par son geste, il
changeait l’Histoire. Il n’y pensa pas. Tous étaient bien armés. Sus à l’ennemi
! Malgré la pluie de l’avant-veille, ses traces restaient visibles. Il serait
facile de le pister. La mort, inéluctable, fondrait sur lui.
Ils allèrent à
bride abattue. Ils ne ralentirent que pour laisser souffler les chevaux. Les
poursuivis ne musardaient pas en chemin. Qu’importe ! Handicapés par leurs
chariots, ils n’iraient qu’à leur allure. Les rattraper ne serait pas long.
Moins de deux
jours s’écoulèrent entre le moment où ils avaient juré de venger l’affront et
cette même vengeance. Ils tombèrent sur les massacreurs l’après-midi du
lendemain. À peine à portée de traits et descendus de leurs chevaux, ils se
jetèrent dessus. Un petit groupe les bloqua, empêchant leur fuite en avant. Le
reste se lança, hurlant, sur leurs arrières et leurs flancs.
L'ennemi se regroupa,
fit le cercle. Ses meilleurs archers tentaient de cribler de traits les
vengeurs. Que pouvaient les rameaux au bout en biseau ou les pointes d’os
contre leurs solides boucliers ? Ils s’y écrasaient. Leurs cibles, bien
protégées, chantaient, en dérision, la comptine de la pluie. Bientôt, ils
furent trop près pour une volée de flèches. Il recourut aux javelots. Peine
perdue. Bien protégés, ils s’en riaient tout autant. Ils progressaient.
Très vite, on en
vint au corps à corps. Les Muets, un fugitif instant, avaient caressé l’espoir
de s’en sortir. Il s’était envolé à jamais. Il ne leur restait qu’à défendre
leur peau bec et ongles. Malgré la barrière du langage, ils comprenaient sans
peine cris et encouragements à les tuer jusqu’au dernier que se lançaient, pour
s’échauffer, leurs assaillants. Leurs mimiques et leurs masques furieux étaient
éloquents. Ils n’en voulaient pas qu’à leur liberté. Leur vie finirait au bout
de ces glaives brandis.
De tous les
démons attachés à leur perte, le pire, s’il fallait en désigner un, était un
feu follet couvert de sang. Plus enragé que le mange-miel furieux, bouche
écumante de loup, il avançait, sa rouge lame plus rouge encore du sang qu’elle
versait, invulnérable aux coups qui tous le frôlaient sans jamais l’atteindre.
Leur terreur sacrée devant le vengeur sanglant les sidérait. Aucun ne
s’étonnait de ces glaives qui les fauchaient quand leurs trop courtes lames
fendaient l’air sans mordre les corps.
Les rouges lames
taillaient dans la chair ennemie. Les vengeurs y faisaient de sanglantes
trouées. Les mêmes qui avaient anéanti le clan du jeune guerrier lui
demandaient grâce. Il n’en écoutait rien. L’eût-il entendu et compris, ils n’en
auraient pas été plus avancés. Ces supplications eussent au contraire décuplé
sa rage. Les rares qui tentaient de s’y opposer succombaient vite. Ses
compagnons, émerveillés, le plaisantaient. Ils n'arrivaient pas à le suivre.
Sale égoïste ! Il ne leur laisserait personne.
Avec de tels
vengeurs, l’engagement ne s’éternisa pas. Une fois terminé, ils levèrent les
yeux au ciel. Le soleil n’avait pas bougé depuis leur arrivée ! Les morts
étaient là pour les détromper. Les prêtres les éclairèrent. Pour bref qu’eût
été le combat, il avait eu lieu, et l'astre s’était arrêté pour jouir de leur
triomphe. Le temps avait fui cependant. Le sanglant amas le criait haut.
Leur chef
contemplait le champ jonché de corps inertes… Ceux qui avaient anéanti le clan
du jeune homme ne nuiraient plus. Il l’aperçut, agenouillé, affairé. Il avait
survécu, et l'avait vengé. Il tranchait, méthodique, les gorges. Pour l'avoir
omis, les Muets avaient péri. Le même sort n'écherrait pas aux siens.
Selon la coutume,
il les avait laissés, pour leur aide, faire main basse sur le butin. Ils
fouillaient les chariots, dépouillaient les morts. Il s’enquit de sa pierre
sacrée, semblable au soleil et tenant le mal captif. Elle avait disparu. Sans
elle, son clan, celui de la Pierre-Soleil, n’était plus. Même vengé, il mourait
une seconde fois. Certes, il survivait encore en lui, mais son nom ne
connaîtrait plus jamais la gloire. Il se résigna. Les dieux la lui avaient
prise, ils la lui rendraient un jour. Avec pour seul bien l’arme que le chef
des vengeurs lui avait confiée, et que sa vaillance lui avait permis de garder,
il était sous le regard du dieu jour le plus pauvre... et le plus riche.
Vaillance et bonne lame sont des trésors sans pareil. Il accepta aussi le
cheval offert pour courir sus aux Muets. Il ne lui avait pas fait défaut un
instant. C’eût été un crève-cœur de le rendre.
Il était clan,
sans nom, à lui seul. Ce ne saurait durer. Le grand guerrier l’avait aidé à se
venger. Il ne pouvait faire moins que renoncer à son indépendance et le suivre.
Que ferait-il sinon, seul et sans allié... Sans allié ! ? En était-il
si sûr ? Ceux qui l’avaient secondé dans son combat ne méritaient-ils pas
ce titre ? Si les alliances, de ponctuelles, devenaient permanentes ?
L’allégeance obtenue pour prix de ses glaives y ressemblait beaucoup.
Il eût aimé être
son allié. Être un des siens – son destin tracé – lui souriait moins. Le
vengeur était homme selon son cœur, mais quelle honte, après avoir goûté
l'enivrant parfum du premier rang, de retrouver son ancien ! L'autre aurait
assez de tact pour ne pas lui proposer, la triviale réalité s'imposerait. Il
passerait à son service.
Plusieurs jours
filèrent. L’hospitalité s’achevait. Il devait se décider. Rester, c’était
revenir à sa position d’avant, celle d’un guerrier respecté malgré son jeune
âge, mais sans grand avenir ; partir, c’était rester roi et chef, mais
seul, assuré que son clan ne lui survivrait pas. Aucun n’accepterait de lui
donner une de ses filles. C’était reculer pour mieux sauter. Autant s’intégrer
à celui-ci, qu’il connaissait bien, où sa vaillance le ferait honorer. Il lui
demanderait de l’adopter ce soir même. Ce n’était pas du meilleur gré. Il était
triste à en mourir de vivre, plus triste encore de voir qu’il ne devait pas
mourir. Au moins il n'aurait pas vécu en vain. Son sang continuerait à couler
dans des veines de guerriers.
Le chef vint, à
la nuit tombée, lui proposer de rester encore un jour. Après l’avoir remercié,
il voulut formuler sa requête... Ses lèvres s'y refusèrent. À peine fut-il
parti, elle coula de sa bouche... Trop tard ! Il oserait demain. Les dieux
ne l’avaient pas rendu muet sans raison.
Il s’endormit,
l’âme en paix. Sa tente était restée entrouverte. La Brillante envoyait ses
rais sur son visage. Un halo l’éclairait, nimbe indécis manifestation d’une
force divine. Le temps où le soleil voile sa face est dédié au sommeil. Nul
n’aurait dû porter les yeux sur lui. Les dieux disposent... Ce silencieux
dialogue aurait un témoin.
Entre ses
nombreux et prometteurs enfants, le chef avait une fille. Mince et filiforme,
les hommes la jugeaient rien moins que squelette. Jamais il ne pourrait donner
en mariage son « petit sac d’os ». Même ses meilleurs amis
n'envisageraient un instant de la prendre pour femme. Avec son corps ingrat en
dépit de la pureté et de la finesse de ses traits, elle ne pourrait jamais
porter un enfant ou lui donner son lait. Il se désolait. Cela faisait trois ans
qu'elle aurait dû être en puissance d’époux. Elle était encore seule, dévorant
comme un ogre et toujours aussi chétive. Elle avait en son sein, disait le
prêtre, un esprit qui se nourrissait de sa chair en échange des dons qu’elle
manifesterait un jour. Il n’en goûtait qu’une mince consolation. Si cela se
trouvait, on riait de son malheur. Que ne l’avait-il exposé à la
naissance ! Sans doute était-elle un bébé joufflu.
Sa boulimie
l’obligeait à se lever chaque nuit. Celle-ci, elle vit l’auréole de lumière
autour du visage de leur hôte. Soudain, l’habituel appétit torturant qui la
déchirait l’abandonna. Un nouveau désir l’avait saisi, fort à abolir tous les
autres. Elle repartit sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller celui qui
dormait dans la main des dieux. Elle avait découvert son destin.
Inconscient de
cette visite nocturne, il se réveilla. Jamais il n’avait été aussi dispos. Il
allait parler pour demander... Il avait oublié quoi. Une certitude s’ancrait en
lui : sa bouche ne serait que le porte-voix des dieux.
Il s’apprêtait à
porter sa décision à la tente royale. On vint le prier de s’y rendre. Cette
démarche était déni de courtoisie. Renfrogné, il suivit l’envoyé. Pourquoi
cette convocation ? S’ils avaient ces façons, plutôt la solitude !
Il entra. Le
prêtre-roi et le chef l’attendaient. Avec eux était une femme qu’il voyait pour
la première fois : longue, maigre à faire peur, hiératique, passionnée. Il
ne put l’examiner plus. Elle le pointait du doigt.
« En vérité, les
dieux m’ont parlé. Des reins de cet homme naîtra un peuple de rois. Son clan
sera celui de la gloire, qui court comme le cheval ailé. Des fils de ses fils
régneront sur toutes les terres. »
Sa maigreur
prouvait la présence en son sein d’un esprit la dévorant. Ni son père, ni le
roi ne doutèrent un instant de ses paroles. Leur sens était clair. Ils ne
demanderaient pas au garçon de rejoindre leur clan. Ils lui laisseraient fonder
le sien, s’en feraient un allié, un ami.
Prompt à saisir
le gibier au bond, le chef salua l’élu des dieux. Il était seul. Nul ne le
suivait. Où prendrait-il femme ? Il comprit son devoir... son intérêt.
« Jeune roi du
clan de la gloire aux ailes et sabots rapides, veux-tu de notre alliance et de
notre amitié ? Veux-tu que nos clans fassent un pacte qui durera tant que
les fils des fils de nos fils vivront, dans l’infini des âges ? Tu
m’honorerais en acceptant. »
Voici pourquoi on
l’avait appelé ! C’était sur l’injonction des dieux. Dire qu’il les avait
soupçonnés d’irrespect ! Oui, il ne pouvait répondre que oui. C’est le mot
qu’il s’entendit prononcer. Il n’avait pas conscience d’avoir remué les lèvres.
Il avait parlé. « Oui ! »
Les dieux avaient
tout tramé. Les paroles d’une prophétesse – la fille, décharnée et hâve, en
était une – ne pouvaient sans sacrilège être révoquées en doute. Pour l’avoir
autant dévorée de l’intérieur, l’esprit vaticinant par sa bouche était d’une
rare clairvoyance. Il suivrait ses directives avec la foi la plus aveugle.
Le chef reprit ce
oui d’alliance et d’amitié. Il avait une fille à caser. Il ne pourrait trouver
meilleure occasion. Il balança un instant. La sagesse et la piété exigeaient
qu’il offre au jeune héros sa cadette, toute grassouillette dans l’éclat de ses
douze ans... Mais sa maigrelette allait lui rester à charge à jamais s’il ne la
donnait au seul homme à pouvoir l’accepter. C’était tentant, mais risqué, de
s’en débarrasser. Les dieux lui avaient promis une noble descendance. Il lui
offrait une épouse incapable d’enfanter. Ils se sentiraient insultés ou mis à
l’épreuve.
Elle éleva de
nouveau la voix. Son père devait la lui donner en mariage. Les dieux lui
avaient fait une révélation. Pour prix de la perte de son don, ils lui
accorderaient de nombreux fils. Son père, soulagé, le jeune homme, subjugué par
la parole venue du monde des esprits, ne purent qu'y consentir. Le chef
s’émerveillait et s’épouvantait de leur sage prescience. À travers malheurs et
disgrâces, ils avaient tout combiné pour unir les deux clans. L’adolescent
était entre les mains d’une force indicible. Il s’y plierait.
Le premier
ancêtre du clan de la gloire, devenu du nom de son totem le clan du Cheval
ailé, avait pris femme au sein de la plus haute famille guerrière de son
peuple. Son beau-père, honteux de lui donner une épouse objet de moquerie, lui
avait confié quantité d’armes, de chevaux et de jeunes désireux de partir à
l’aventure... De quoi exister, et plus encore !
Leurs destinées
s’étaient séparées. Flanqué d’une femme qu’il n’osait toucher de crainte
qu’elle ne meure si elle portait un enfant, et de hardis compagnons, il avait
déambulé au hasard. Il finirait par trouver un établissement propice à lancer
de beaux et profitables raids. Au cours de ses errances, il avait appris qu’un
prêtre pouvait l’aider. Il avait une potion qui chassait des corps les esprits
dévoreurs. Il avait passé des lunes à sa recherche.
Sa persévérance
avait payé. Le guérisseur avait donné à son épouse, plusieurs jours d’affilée,
son remède. Elle avait pensé en mourir... Il était si amer ! L’esprit
était parti. Elle n’avait pas tardé à forcir. Il avait, enfin, osé l’approcher.
Il l'avait mise enceinte. Elle n’avait pas perdu ses habitudes de boulimie. Un
souffle de vent l’aurait emportée. Une saison l’avait faite pulpeuse, un an
plantureuse, un lustre obèse. Il avait établi son clan près de la hutte du
prêtre. Il s’était mis à son service. Il expierait d’avoir un jour douté d'eux.
Il n’avait plus pensé qu’aux siens. La gloire viendrait plus tard, pour ses fils
ou les leurs. Il avait fait sa part. À chaque génération sa peine !
Le chef avait eu
le temps de réfléchir en cette saison froide où toute vie se ralentit, où les
combattants s’assoupissent comme le feu devenant braises. Au plus fort des
frimas, le prêtre-roi avait succombé au mal qui le minait depuis des années. Il
avait brigué et obtenu sa succession. L’euphorie de son beau carnage avait
bâillonné toute opposition.
Il avait rallié
ceux qu’il avait obligés par le don des rouges lames. Il ne s’en était pas tenu
là. Plus profonds, plus sanglants, plus dévastateurs, attirant toujours plus de
participants, les raids profitables avaient continué. Moitié pour l’éloigner,
moitié pour l’honorer, le conseil des rois l’avait envoyé conquérir des terres
nouvelles au levant. Il s’était mis en route, à leur grande joie, à la tête des
siens et de tous ceux à qui le monde de leurs pères, trop exigu, ne suffisait
plus. Lui parti, l’exemple de son usurpation cesserait d’influencer les autres…
Ses triomphes avaient encouragé le mouvement qu’il avait mis en branle. Avant
que ses cheveux ne soient tous devenus blancs, les guerriers avaient supplanté
les prêtres au conseil. À la mort du roi des rois qui l’avait envoyé à l’assaut
de nouveaux fiefs, ils l’avaient élu, premier de sa caste à jamais y accéder,
au rang suprême, même s’il ne recouvrait aucun réel pouvoir.
Le jour de son
acclamation était venu. Les robes de lin avaient préféré l’ignorer, laissant
dans leur dépit la cité royale aux hommes d’armes. Il prêterait serment devant
les seuls siens. Le ciel grondait, les éclairs luisaient, illuminant les nuages
rat d’où la pluie semblait ne jamais devoir tomber. Il avait levé le bras, très
haut vers le ciel. Il pointait son glaive à crever les nuées. Juste au-dessus
de sa tête, une flèche de feu s’était formée...
Une avalanche de
lames s’était abattue. Le rêveur les avait fait choir en levant le bras à
l’imitation du roi de son songe. Elles n’avaient, à sa surprise, pas fait grand
vacarme. Elles ne lui avaient fait qu’assez mal pour le réveiller. Pris d’un
frisson rétrospectif (Dieux merci, elles étaient tombées sur le plat) il se mit
en sursaut sur son séant... C’était un rêve ! Prémonition, avis à prendre
au sérieux, leurre comme les dieux aiment en agiter devant les mortels présomptueux,
qu'en penser ? Aussi précis, l’auraient-ils envoyé en vain ?
Il écarquilla les
yeux, contempla le ciel. Les premières lueurs de l’aube le rosissaient. Il
serait bientôt temps de partir. Il regarda un moment sa petite armée, ses
captifs, son butin. Si la chute des glaives avait réveillé quelques hommes, ils
avaient, une fois constatée l’absence de danger, replongé dans le sommeil. Il
prit sa corne et sonna. En un instant, ils furent debout.
Satisfait de les
voir tous prêts à lever le camp, Kleworegs leur souhaita une bonne journée.
Prêchant d’exemple, il rassembla son équipement. Ils furent vite sur le départ.
Le soleil se leva. Ils le saluèrent. Ils allaient s’ébranler. Ils n’attendaient
que son ordre.
Aussi pressé
qu’eux, il brandit son arme :
– Pour la gloire de notre
nom, en route, compagnons !
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