Son chef avait parlé avec de nombreux reges et neres. Le ton général était à la déception. Les raids, cette année, avaient peu rapporté. Dix captifs ici, un petit troupeau là, quelques ballots de peau à droite à gauche. Rien, au total, qui en vaille la peine. Tous étaient rentrés bien avant la fin de la saison chaude. Ce n'est pas dans leur butin qu'on trouverait le trésor promis !
     Il négligea ces derniers mots. Il était trop fâché, pire, humilié, de ce défaitisme. Il ne s'en cacha pas. Son ton criard, inhabituel, le trahissait.
     - Nous non plus, nous n'avons rien eu au début. Mais nous avons chevauché, chevauché, jusqu'à trouver de forts partis de Muets. Ils avaient de grands troupeaux et de nombreux captifs. Nous les avons tous défaits, avons pris tous leurs biens, et ramenons tout ce que tu vois... Sans compter le plus beau, que tu ne vois pas. Il est dans les chariots. Nous l'avons récolté tout à la fin. Tu vois, ça marche, quand on combat jusqu'au dernier jour.
     Pewortor se planta devant eux.
     - C'est nous, les forgerons, qui l'avons capturé !
     Le chef de la patrouille regarda le colosse. Il aurait bien voulu le toiser... Exercice difficile, qui perd toute efficacité quand on doit lever les yeux sur son antagoniste. Kleworegs préféra parer à la confrontation.
     - J'espère ne plus être très loin de chez moi.
     - Nous y sommes passés, le temps d'une très courte halte, il y a un quartier. On t'y attendait avec impatience, mais sans inquiétude. À croire qu'ils sont habitués à tes retours tardifs.
     - Habitués, et heureux ! Plus je rentre tard, plus beau et riche mon butin... Tu as dit à un quartier. Pour nous, ça fera plus.
     - Détrompe-toi, nous sommes allés au pas, et sommes passés saluer des rois.
     - C'est possible, mais j'ai les captifs à ménager, et les bœufs ne vont pas aussi vite que les chevaux, même s'ils se fatiguent moins.
     - Oh, des bœufs nous auraient rattrapés !
     Devisant, ils remontèrent le long de la troupe. Kleworegs présentait les siens, commentant leurs exploits. Medhwedmartor les suivait de près, raide comme piquet. Le contraste entre son corps, toujours aussi grassouillet malgré les repas sautés, et son visage farouche, eût pu prêter à rire... Mais dans cette seconde vie, don de son roi en dépit de Bhagos, nul ne s'y risquerait sans s'en repentir. Personne ne s'en sentit d'humeur. Ils avaient plus intéressant à faire. Ils admiraient la longue théorie de captifs, de beaux bovins, de petits chevaux piaffants.
     Pewortor chevauchait en tête au moment de la rencontre. Il avait préféré, pour éviter tout esclandre, retourner avec les siens. Ils étaient rassemblés

auprès des chariots de butin, emplis de richesses moins spectaculaires que les captifs ou le bétail, mais bien plus étranges et rares.
     Les nouveau-venus arrivèrent aux lourds véhicules. Kleworegs proposa à leur admiration ce qu'il - Pewortor fronça les sourcils - ce que les forgerons de sa troupe, sous les ordres et sur l'initiative de leur rusé patriarche, avaient intercepté au cours du dernier raid. Ils étaient bâchés et clos de lourds battants de cuir. Pewortor mit un point d'honneur à dénouer lui-même les lacets fermant les portes de celui aux plus merveilleux trésors. Il écarta avec affectation l'un des panneaux, imité en tous points : gestes, attitudes, mimiques, par son compagnon Egnibhertor, chargé de l'autre.
     Les rayons du soleil se ruèrent sous la bâche, faisant briller et resplendir de mille feux le miroir de bronze tout devant, juste à l'entrée. Réfractés par la surface plane et polie avec soin, ils frappèrent les yeux du patrouilleur. Il grimaça, l'air niais. Comment ces rais pouvaient-ils jaillir du butin ? Il se passait la main devant les yeux, à la fois de surprise incrédule (" Se seraient-ils emparé d'un morceau du soleil ? " ) et pour se les protéger. Pewortor sortit le flan de métal brillant et le lui présenta. Il eut sa deuxième surprise, moins saisissante, aussi spectaculaire. Un visage (le sien, il se touchait du doigt le bout du nez et la scène se reproduisait à l'identique) apparaissait à la surface du disque de bronze. Il s'était parfois miré dans l'eau calme des étangs, et y avait vu ses traits, bien plus flous, plus imprécis. Cet objet, créé de main d'homme (" de main d'homme ? " ), lui renvoyait plus que son image, son double.
     - Et ce n'est pas comme l'eau dormante, qu'un souffle de vent ou un caillou lancé par un polisson, tout frétillant à l'idée de t'éclabousser et sûr que tu ne pourras le rattraper pour le talocher, trouble jusqu'à effacer tes traits. Ne souffle pas dessus, c'est tout... et même... ils réapparaîtront plus vite et mieux que sur l'eau calmée.
     Fasciné, il continua à regarder le bijou de métal poli. Ses doigts étaient graisseux d'un récent repas. Pewortor grimaça, dégoûté. Il devrait le frotter à user son chiffon pour lui rendre son lustre. Cette corvée avait son bon côté. Il en profiterait, juste compensation, pour étudier une fois encore son bronze si clair.
     Le patrouilleur leva la tête.
     - Tu me dis que ça vient des Muets. Te moques-tu ? Ce sont des bêtes. Comment pourraient-ils ouvrer un objet aussi splendide ?
     - Je l'ai pris chez eux, pas à eux. Attends : ce que je t'ai montré à l'instant, que tu as tant admiré, est un de nos moindres trésors. Repose-le à sa place... Là, oui, sur l'étoffe, et regarde.
     C'était des tissus d'une matière inconnue, brillante, souple et légère, des bijoux de fils d'or ténus comme ceux de ces araignées que la brise emporte,

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