des pierres rares, porte-bonheur ou contrepoisons. Le sang du grenat côtoyait le bleu-vert des turquoises des monts lointains ; onyx, opales se répondaient en une chatoyante symphonie. Il vit une carapace de tortue griffée de signes, des cylindres gravés, en légers creux, d'animaux fantastiques, des poignards d'obsidienne et de silex. Les lames en étaient fines à couper la feuille qui, portée par le vent, tomberait sur leur fil. Il négligea les nombreux lingots feu ou gris terne. Par droit de prise et selon la tradition d'Aryana, c'était la part des forgerons. Rien qu'avec ces saumons de métal, Pewortor pouvait ré équiper toute sa troupe, de l'adolescent tout juste en âge de se battre au vieillard qui veut mourir en un ultime combat, en nouvelles armes encore meilleures.
      L'admiration des arrivants - ils ne se lassaient pas de pousser des oh ! et des ah ! stupéfaits, sans pouvoir rassasier leurs regards d'autant de beautés - le secoua. Leur attitude appuyait son rêve. Il accomplirait les paroles de la prophétesse. Son destin n'était pas de rester un petit chef d'un riche, mais petit wiks. Il devait frapper un grand coup.
      - Maintenant, voyez le plus beau, la pièce maîtresse du butin : le k'rawal, comme ils l'appelaient.
      D'autorité, bousculant Pewortor, il pénétra au fond du chariot. C'était à lui de leur montrer la merveille de son butin. Elle était dans un coffret, taillé d'une pièce dans un bois au parfum prenant à la gorge. Des griffures aux motifs répétés, en forme de croix inclinée, le couvraient de tous côtés. Aux bouts de chaque branche en naissait une nouvelle, plus courte, à angle droit. Chacune rejoignait la suivante en une ronde sans fin. Leur abondance était signe d'une protection magique. Il était fermé d'une planchette du même bois, pyrogravée d'une seule grande croix identique. Elle coulissait dans les rainures de la boite, découvrant, sur un tissu de grand prix, ce que seuls lui, son bhlaghmen et les forgerons qui s'en étaient emparé avaient contemplé jusqu'alors.
      Il s'apprêtait à faire glisser le couvercle. Il suspendit son geste. Il ne serait pas assez solennel. Il appela son prêtre. Mieux valait que ce soit lui qui l'accomplisse. Son intervention rendrait plus sacrée encore l'ostension. Elle lui assurerait un surcroît d'ascendant et de prestige. Elle conférerait à l'objet l'aura d'un don divin. Il hésita un instant. Si cette pièce, dont il était si fier, était commune ailleurs en Aryana ? Il aurait bonne mine ! Il courrait ce risque. Il devait impressionner ceux de Kerdarya. Alors, ils rapporteraient partout combien Kleworegs aux beaux butins, fort au combat, n'était pas moins respectueux des dieux et de leurs prêtres, et avait leur soutien.
      L'orant prit le coffret.
      - Admirez combien Bhagos le distributeur, Thonros le guerrier, et toutes les puissances, favorisent le pieux Kleworegs et son clan !
      Et il fit glisser le couvercle.

     Des cris d'admiration s'élevèrent. Même les guerriers trop éloignés pour voir l'objet que le prêtre venait de dévoiler y allèrent de leurs louanges. Les patrouilleurs écarquillèrent les yeux. Leur chef resta bouche bée un long moment.
     Il se tourna vers Pewortor. Son ton était empreint d'une rare émotion.
     - E, neres kerd, cœur de noble... car si Thonros t'a inspiré de t'emparer de ce chariot avec cet inestimable trésor, c'est qu'il avait vu ta nature de guerrier sous ton indigne défroque de forgeron et su reconnaître, dans sa sagesse, que tu étais né pour le prier, sois béni et remercié pour ton don précieux et sacré à Aryana !
     Pewortor se rengorgea. Ner. Un chef-patrouilleur, représentant l'instance suprême de la seconde caste, le conseil des hauts rois de guerre, l'avait salué et reconnu comme ner, et pris en compte sa revendication implicite. C'était à cause du joyau dans le coffret, mais il devait y avoir d'autres raisons cachées. Trop heureux, il ne chercherait pas, pour le moment, à les approfondir. Kleworegs devrait entériner son entrée parmi ceux de la deuxième fonction. Il n'aurait pas à marchander cette élévation, présentée comme une faveur, contre les dieux savent quelles compromissions. Il était ner, ner de plein droit. Nul ne pouvait plus le lui contester. Malgré l'attitude peu amène du chef patrouilleur, la revendication de son rôle dans la capture du joyau n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd.
     Il s'attendait, en dépit de la qualité de celui qui l'avait en passant proclamé ner, à un concert de protestations, par bonheur vaines, de ses nouveaux égaux. Il y eut quelques regards ébahis. Des visages témoignèrent d'une interrogation muette, d'un vague dégoût. Ce fut tout. Dans l'enthousiasme général, sa promotion passa sans trop de peine. Seuls les prêtres marquèrent leur désapprobation… L'affaire ne concernait que les guerriers. Hors le persuader de renoncer à son élévation, ils étaient impuissants.
     Leur colère rentrée ne le toucha guère. Il se repassait ce nom dont on l'avait salué. Il ne cessait de lui trouver de nouveaux charmes. Il avait, depuis qu'il l'avait entendu et compris, rêvé qu'il s'appliquerait à lui. C'était arrivé. Il se caressa la barbe, cuivre piqueté d'étain. Dire qu'il avait attendu d'être un ancien du clan pour que son ambition insensée se réalise.
     Insensée, oui ! Il avait beau y être arrivé, il avait perdu le sens pour avoir, si longtemps, cru y accéder par ses seules vertus. Il avait fallu un hasard inouï. Kleworegs arborait un air furieux. Pourquoi ? (Il l'apprendrait plus tard : Il comptait l'élever à ce rang tombé du ciel contre les secrets du métal. Pas étonnant qu'il soit sombre ! Cette initiative intempestive sapait à la base ses projets). Bhagos, par la bouche de ce patrouilleur, le lui conférait quand il avait toujours espéré le recevoir de Thonros.

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