PRISE DE RISQUE
 
 
 
 

     Le chef de patrouille, de curiosité insatisfaite, tapotait la crinière de sa bête. Kleworegs éludait toutes ses questions sans se priver, en revanche, de l’en saouler, et assez habile pour avoir les réponses. Il prenait son mal en patience. Bien des rois se taisent sur leurs exploits dans l’attente d’un large auditoire. La prochaine halte était assez peuplée, quoique pauvre. Pourvu qu’il estime son public suffisant. Pour le nombre, sans doute. Pour la qualité... ? Non. Ils aiment à parler devant les foules, qu’importe leur valeur. Ce soir, sa curiosité serait apaisée.
      En attendant, il s’enquérait de tout, hormis la prophétie. Après s’être préoccupé d'Aryana, il revint à son village. Comment se portait sa femme ? Que voulait-il ? Sans doute des nouvelles de sa grossesse, ou savoir si un fils lui était né. Sa question n’avait sinon aucun sens.
      Il rassembla ses souvenirs. Un des vieillards du Cheval ailé, avec une énorme loupe sur la tête « Ah ! Je vois qui c’est. Il est au courant de tout ! » lui en avait parlé. L'épouse de son roi le rendrait très bientôt père. La plupart des femmes restaient chez elles, encore enceintes ou à peine accouchées. Les matrones allaient, affairées, de foyer en foyer. Seules quelques jeunes mères promenaient leurs bébés accrochés à leur dos.
      – Depuis que je suis roi, je n’ai pas lieu de me plaindre. Nous avons beaucoup d’enfants, futurs prêtres érudits, guerriers invincibles, paysans forts et sains ou femmes fécondes qui nous donneront des fils. Très peu de nos bébés meurent à leur naissance. Nous n’avons jamais eu à exposer de nouveau-nés pour manque de nourriture.
      – C’est vrai ?
      – Oh, deux ou trois fois, nous avons failli. Des femmes n’avaient pas de lait et ne trouvaient pas de nourrice. Ça s’est toujours arrangé, je crois... Si tu veux, tu demanderas au prêtre.
      – Tant mieux, mais, dis-moi...
      – Tu m’as dit que les autres guerriers n’avaient fait que peu de raids, tous sans gloire ni succès. N’est-ce qu’ici, ou partout ?
      – Ailleurs, je ne sais pas. Mais depuis un lustre, au moins, les raids ne rapportent plus guère nulle part.
      – Hein ! Comment est-ce possible ?
      – Beaucoup de guerriers ont perdu le feu sacré. Ils ne pensent plus qu’à leur bétail et à leurs femmes. Tu es un des rares, de tous ceux que j’ai rencontrés, à oser partir aussi loin et aussi longtemps. Il est juste que Thonros et Bhagos t’aient récompensé. Le dieu du courage sourit à l’audacieux en lui offrant foule d’ennemis à écraser. Le dieu distributeur permet que le butin obtenu soit superbe et digne d’un chant.
      – Oui, je me bats bien. J’ai mes raisons. Ça remonte à mon enfance. À l’époque, mon père était roi. Chaque année, il partait à la tête d’un tout petit groupe, et revenait peu après avec quelques ballots de peaux de bièvres et de rares captifs pouilleux. Les enfants sont cruels envers la faiblesse et le malheur, mais nous n’osions, tant ils étaient pitoyables, accabler de quolibets ces malheureux. Les guerriers talochent les enfants qui jettent boue et cailloux sur les vaincus accablés. Tu peux penser que cette crainte nous retenait. Détrompe-toi. Nous trouvions dérisoire de nous en moquer. Déjà nous avions honte, bien plus que pour eux, pour ceux qui les avaient pris...
      ... Malgré ses raids minables, il était très bon guerrier. Il entraînait ses hommes avec zèle, patience et efficacité. Tous ses élèves se battaient comme s’ils avaient été initiés aux armes par les compagnons de Thonros, voire Thonros lui-même. Il en faisait d’excellents combattants. La qualité de mes vétérans, formés par lui, le prouve. À chaque tournoi opposant les woikos à l’entour, nous étions, à armes égales, toujours vainqueurs.
      – Alors, de quoi te plains-tu ?
      – Je te l’ai dit, pourtant... Si tu as bien écouté mes derniers mots...
      – Attends... Tes derniers mots ? « Toujours vainqueurs », ça ne doit pas être ça. « À armes égales », peut-être ? Oui, le vice, c’est dans : « À armes égales ». J’ai pas raison ?
      – Oui. Je t’explique. Nous avons deux types de tournois, sans compter ceux qui font s’affronter les futurs guerriers, à mains nues ou armés d’armes de bois. C’est eux que j’ai le plus de plaisir à regarder. Là, tout dépend de l’habileté. Ils durent et ne cessent que lorsqu'un adversaire a désarmé l’autre. On les dit de simples danses, mais ceux qui y excellent sauvent leur vie là où les autres périssent ou subissent les pires blessures. Pourquoi crois-tu que je suis encore là après treize campagnes !... Parlons des vrais tournois. L'un oppose des guerriers armés de lames tirées au sort ; l’autre des clans équipés des leurs, choisies en vue de ces assauts...
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