... Dans le premier, on se bat pour la beauté du geste et l'admiration des spectateurs. Ils sont tout prêts à acclamer les meilleurs, d'où qu'ils viennent. Chaque arme est marquée au signe d'un clan. On attache à sa poignée une longue lanière de cuir, puis on les dissimule sous une épaisse couche de paille. Chacun tire sur la lanière choisie, sans savoir sur quoi il va tomber. Bhagos lui donne, selon son humeur, un beau glaive dur et sonore, une arme tout ordinaire, ou un infâme morceau de métal mou et mal ouvré...
     ... Le Borgne ne marquait pour notre clan ni sympathie, ni antipathie sensible. La majorité des nôtres héritait d'armes moyennes, dont les facteurs n'auraient eu ni à rougir, ni à montrer une particulière fierté. Si certains touchaient des glaives ne valant guère mieux que ceux des danses, d'autres, en revanche, en recevaient de beaux, lourds et solides à souhait. Le tout s'équilibrait, ce qui était juste. Nous étions de bons guerriers, mais sans rien pour alerter les dieux...
     ... À ce stade, nous ne nous en tirions pas trop mal, voire mieux que ça. Ceux qui avaient reçu en partage des rogatons ne cédaient qu'après un combat acharné. À défaut de leur valoir la victoire dans ces luttes où les meilleurs se mesurent aux meilleurs, cette résistance leur assurait l'admiration. Leurs lames brisées sous le choc d'un noble bronze, les dieux contre eux, ils cédaient sans déshonneur. Ceux qui se battaient à armes égales gagnaient souvent. Je ne te parle pas des favorisés. Ces duels devenaient des formalités presque ennuyeuses. Sauf à tomber sur des colosses aussi bien armés qu'eux, il leur était plus facile de vaincre que de voler un gâteau de miel à un enfant… et aussi peu gratifiant. Reste que c'était des victoires. À l'issue de ces duels, nous étions dans le groupe de tête, voire en tête, du tournoi. Nous nous réjouissions et nous exultions... plus pour longtemps...
     ... Venait le vrai combat, qui désigne le triomphateur et lui assure, outre un grand renom, les biens des perdants. Si, jusque là, chacun a lutté pour l'honneur et la gloire, l'on se bat ici, clan contre clan, pour le butin ou, si l'on ne peut vaincre, pour que le vainqueur, devant votre courage, en distraie quelques beaux coursiers pour vous honorer. À l'issue de chaque tournoi il en est ainsi. Celui-ci - le village le plus riche et donc le mieux équipé - reçoit la totalité des mises et le devient encore plus. Si l'on a mis une limite aux enjeux pour permettre à tous, même les plus pauvres, de se mesurer, ce système reste à l'image de la vie. Il favorise les plus puissants au détriment des plus faibles et des moins nantis...
     ... Là commençait la catastrophe, l'horreur, tout ce qu'il te plaira d'imaginer de triste et de sordide. Nous n'avions que des armes de cuivre pur, molles,flexibles, que le choc de l'airain suffisait à plier, voire à briser. On avait dit à mon père qu'il s'obtient en mélangeant l'étain qui se raye de l'ongle au

métal rouge. Son bon gros sens lui avait soufflé que c'était impossible - impossible, avec l'aide des dieux ! ? - L'adjonction au cuivre rouge du tendre métal blanc ne pouvait donner l'airain puissant et sonore. Il en avait, cent fois, refusé à notre forgeron le moindre morceau. Il ne servirait pas à faire le bronze, mais à préparer des maléfices dont souffriraient les guerriers. Voilà pourquoi, face à tous les autres clans dont les armuriers, pourtant, n'avaient pas la science du nôtre, nous étions si mal équipés...
     ... Tout à la fin de sa vie, il avait admis, du bout des lèvres, la nécessité d'ajouter un métal au cuivre pour le transformer en bronze invincible. Il n'arrivait toujours pas à comprendre que ce soit l'étain. Notre forgeron essayait de le convaincre. Il jurait, par les jumeaux du serment et du châtiment du parjure, en avoir besoin pour de bons glaives. Il céda, à contrecœur. Il lui fournit, je ne sais comment vu nos ressources et son avarice, deux ou trois minuscules lingots de métal gris, vieux reste de butin... Trop peu, trop petits... Il ne put rien en faire...
     ... Ce qui est sûr, et m'a marqué dès que j'ai eu l'âge de comprendre la dignité de notre fonction, c'est qu'au moment des joutes finales, où chacun se bat avec ses armes rescapées des engagements précédents, les nôtres, brillants le premier jour, échouaient et s'inclinaient dès le début. Oh, leur défaite n'était pas lamentable ! ... Loin de là, même - on admirait leur courage et leur opiniâtreté -, mais rapide et inéluctable... Comment vaincre lorsque à l'issue des duels nous récupérions nos glaives émoussés, ébréchés, tordus, rompus ? Ni cœur ni force ne nous évitaient la déroute. Nous perdions toujours face à nos adversaires encore bien armés. Nous étions, à côté, à mains nues...
     ... L'échec succédant à l'échec, chaque saison nous voyait plus pauvres. Sans la générosité des vainqueurs, hommage à nos beaux combats, notre clan eût disparu. Je désespérais d'y obvier jamais. J'allais m'exiler. Mon père mourut... Un glaive de bronze n'assure pas toujours la victoire sur un couple de mange-miel, surtout quand le mâle est ivre de venger les blessures de sa femelle. Affronter deux de ces monstres au pelage et à la peau épais avec une lame de cuivre, c'est du suicide...
     ... Ayos l'avait puni de son mépris. On l'enterra. Je lui succédai...
     ... Les feuilles rougissaient… Une main de lunes à ronger mon frein. Je n'avais aucun projet bien défini - Sa mort (Il était bâti pour voir les petits-enfants de ses petits-enfants.) m'avait surpris -, qu'une certitude : Tout plutôt que la médiocrité souffreteuse où nous avions croupi sous lui. Nous avions trop pâti de ses demi-mesures, de son faux bon sens, de son refus de l'avenir. Comment supporter d'avoir les meilleurs guerriers et de les voir subir défaite sur défaite aux jeux, faute de beaux bronzes ? ...
     ... À peine acclamé roi, je pris les choses en main. J'étais né " Roi de gloire ". J'honorerais ce nom reçu des dieux. Je ne rendis chez ceux du métal...

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