UN MYSTÈRE
 
 
 
 

     Le messager était arrivé. Ils l’entouraient. Il dit qui il était, qui l’avait envoyé, ce que ses mandants désiraient. Leur roi survint. Plus physionomiste que les siens, il reconnut un des hôtes honorés l’avant-veille. Il leur intima silence et l’écouta. Il recevrait avec plaisir une glorieuse expédition de retour d’un raid profitable. C’était un grand, mais trop rare honneur. Qu’elle célèbre avec eux la fête des moissons ! Sommet de l’activité des paysans, elles venaient de finir. Son village ne vivait que des travaux des champs. Leur heureuse conclusion donnait lieu à une série de festivités dédiées aux dieux de la nature et de la fécondité. Ils y seraient les bienvenus.
      Il partit au devant d'elle. Son prêtre-sacrificateur l’accompagnait, fier, droit. Ce soir, il accomplirait les rites et ferait les oblations pour remercier les dieux de leurs dons et les prier d’être encore plus généreux l’année suivante. C’était la formule consacrée, même quand ils avaient été chiches. Il ne fallait pas les fâcher. Cette année, elle ne serait pas de pure forme. Ils avaient gâté le clan comme jamais.
      La troupe de Kleworegs arrivait, suivie d’une longue file de captifs mis à la queue leu leu pour les impressionner. C’était réussi. Devant ce long serpent se déroulant, solennel, ils étaient saisis de fierté et de frayeur. Fierté – ils étaient les frères de ces héros auréolés de victoire. Frayeur – les dieux les jugeraient à leur aune, supérieure de tant de coudées. Vint le souvenir. Il y eut, plus fort que la frayeur, ce qu’ils n’osaient exprimer. Ils préférèrent ne plus penser. Ils plongèrent, maîtres d’un clan sans ambition, en ayant oublié le sens, dans l’admiration. Ils s’extasièrent devant le cortège : même le bétail faisait une entrée impeccable. Pas un pour ruer ou divaguer. Elle était polluée d’arrière-pensées, d’une jalousie morbide, devant leur superbe. Ils avaient choisi la voie du triomphe ; eux, la rampante médiocrité.
      Kleworegs, son bhlaghmen et le chef de patrouille se tenaient à leurs côtés. Ils regardaient, avec un bel ensemble, défiler ses troupes et leur butin. Il observait, du coin de l’œil, ses hôtes. Le prêtre était vêtu de lin blanc comme il convient, mais que dire de la peau lainée du roi ? Elle était bonne pour un éleveur, indigne d’un combattant. Pourquoi cette irrévérence ? Il pouvait, si cela lui chantait, porter des haillons en l’absence d’hôtes. Il devait arborer sa plus belle fourrure pour recevoir. Ce laisser-aller, ce manque de dignité, puaient le dédain des dieux. Que ce clan prenne garde ! Un tel maître le menait droit à sa perte. Pourvu que leur exemple le remette, avant qu’il ne soit trop tard, sur le bon chemin ! De plus vaillants que lui avaient rejeté les Muets au loin. Il ne s'en féliciterait jamais assez. Il eût, sinon, ployé le genou devant eux, ennemis farouches et déterminés même s’ils avaient tous les vices.
      Les sentiments personnels ne doivent pas prendre le pas sur la loi, ni interférer avec elle. Le monde repose sur un tel pilier. Faisant fi de son dédain, Kleworegs avait, arrivé face à cet homme à si miteuse mise, arrêté son cheval. Il en était descendu. Il l’avait salué du ton de politesse affectée qu'emploient entre eux des inconnus de même haut rang. Il continuait, toujours courtois. L’hospitalité est dans les mains d’un dieu. On doit en respecter les formes. Il n'y faillirait pas, tout désir qu’il en ait.
      Les prêtres firent montre de la même amabilité. Ils se saluèrent et s’embrassèrent. Selon la règle, celui de Kleworegs demanda, au nom des siens, pour l’amour d’Aryamenos, l’hospitalité. Comme le voulait la loi éternelle, celui du village les invita à être leurs hôtes pour trois jours. Il ne leur demanda que le nom de leur animal tabou, pour fixer leurs interdits respectifs et éviter tout malentendu qui rendrait le séjour pesant.
      Il était fier de ce rôle, vestige du temps où les rois étaient élus dans sa caste. C’était un des rares pouvoirs, avec celui de présider aux cérémonies et de sacrifier sur les autels, qui leur restaient. En ce jour, il recevait une tribu glorieuse et menait la grande fête des moissons. Il retrouvait cette puissance des temps très anciens, où seul existait, pour différencier l’homme de la bête, cette tradition. Une tradition devenue un objet de fierté, pour certains une occasion de profit. Les clans bien reçus remerciaient en laissant des cadeaux à proportion de l'accueil et de leurs richesses. Les woikos de quelque renom mettaient un point d’honneur à régaler leurs hôtes de réceptions somptueuses auxquelles répondaient des cadeaux pouvant aller jusqu’au double. Avec quelque intérêt. On méprisait les clans répugnant à s’y prêter. On les évitait, on se refusait à les fréquenter. Leurs enfants à marier ne trouvaient aucun parti. Ils dépérissaient et tombaient dans l’oubli. C’était heureux que l’hospitalité dépende de lui. Son roi avait tendance à l’avarice. Leur hôte, homme à pratiquer et honorer la libéralité, en eût été fâché.
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