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fait griller l'orge, tout juste germée, récoltée au début des moissons, puis l'avaient pilée et mélangée à de l'eau claire et à une poussière crème, résidu de la bière précédente. Cette mixture peu engageante, en fermentant, avait donné une liqueur mousseuse à souhait, propre à rafraîchir les gosiers les plus altérés. Ils la trouvèrent délicieuse. Ils en redemandèrent. L'extrême pureté de l'eau des sources de la région y était pour quelque chose, mais cette bière avait surtout un arrière-goût que seuls de vrais amateurs pouvaient pénétrer : la saveur du travail et de l'amour de la terre de ceux qui en avaient récolté l'orge, et le parfum de leur dévotion sincère aux dieux qui avaient sanctifié leur tâche en favorisant les récoltes. On les comblait de cette boisson presque aussi savoureuse que leur bien-aimé hydromel. Ils en goûtaient le bouquet, sans pouvoir le définir. Neres, ils morguaient les paysans. Là, ils fraternisaient.. On les pria de cracher dans la cuve où elle fermentait. Leur salive de héros la rendrait plus forte et goûteuse. Ils s'exécutèrent volontiers.
Dyeus le ciel diurne céda la place à Akmon le ciel de nuit, voûte de pierre perlée de joyaux brillants et immuables. Kleworegs et ses hommes montrèrent à leurs hôtes une partie de leur butin et leur firent admirer le coffret - C'était bien suffisant, ils n'étaient pas dignes de voir la Pierre -. Ils remarquèrent les éclairs dans les yeux des guerriers des Loutres. Jalousie, envie, et quelque chose d'autre. Cet autre était inconnu, obscène, surtout dérangeant.
Trop tard pour s'y attarder. La fête commençait. Les villageois, à leur tête un prêtre recouvert d'une dépouille de chevreuil, se mirent en procession. Sur le sommet du crâne il portait la tête aux bois courts, mais puissants, et le fauve pelage de la bête sur ses épaules. Il avait une cagoule, de teinte plus claire, provenant de son ventre. L'ensemble était cousu et ajusté sans défauts. Kleworegs et ses guerriers, un instant, crurent à un hybride d'homme et de chevreuil.
La chimère était suivie d'une petite troupe de paysans porteurs de minuscules tambours de peau. Elle tenait à la main un pot empli à ras bord d'une bière à la mousse débordante. Pewortor l'admira. Un seul et rapide coup d'œil lui avait suffi. Il n'avait pas été ouvré dans ce village, ni même en Aryana. Magnifique poterie cordée quand les siens se contentaient d'inciser la glaise en guise de décoration, il provenait d'un pillage, chose guère crédible vu l'allure générale du village, ou d'un troc, aussi improbable. Cette pièce n'était pas à sa place ici. Il en éclaircirait les origines. Espérant y trouver un indice, il examina mieux le défilé. Certaines paysannes, les plus laides et les plus mal bâties, arboraient des pendants d'oreilles et des pectoraux de grande prix. L'éclat de ceux, splendides, qu'il avait offerts à sa première épouse quand il avait su |
qu'elle portait son premier enfant, palissait à côté. Dans les petits wikos, les gens sont habillés sans apprêt ni coquetterie. La richesse de ces travailleurs de la glèbe était admirable, plus encore étonnante.
Leur présence était contraire à toute logique. Ces maritornes détonnaient au milieu de cette foule, peu nombreuses et parées à l'excès quand les plus belles n'avaient que des vêtements tout simples. Leurs visages mafflus exprimaient envers les guerriers un dédain insolent, explicite. Pourquoi, ainsi toisés et méprisés, ne réagissaient-ils pas, ou même baissaient-ils la tête pour éviter de croiser leurs regards ? Kleworegs, et d'autres avec lui, avaient eux aussi remarqué ce manège. Ils élucideraient ce mystère.
Ils s'y employaient déjà. On chuchota à l'oreille de Kleworegs. Et si ce village s'était enrichi par l'assassinat de ses hôtes ? Ils pourraient être les prochains. " Ah oui ? À moins de cinquante contre deux cents ! Leur bière t'est montée à la tête ? "
La procession était arrivée près d'un énorme tas de bale et de bois. La bale bouterait le feu au bûcher, le bois l'entretiendrait. Le prêtre-chevreuil versa sur l'énorme tas de branchages un peu de bière nouvelle. Il en fit libation à l'orient, d'où jaillit la lumière de Dyeus, au midi, où elle est au plus haut, à l'occident, où elle se couche, au septentrion, où elle se repose et reprend ses forces. Il donna le cruchon vide à un acolyte. Il en reçut une torche enflammée. Il alluma le bûcher.
Les flammes s'élevèrent. Des étincelles jaillirent vers le firmament. Elles tentaient, un bref instant, de rejoindre les brillants joyaux scintillant au sein de la voûte nocturne. Punies de leur orgueil insensé d'avoir voulu s'égaler aux bijoux des dieux et rivaliser avec leur splendeur, elles mouraient et retombaient en poussière cendreuse. Les paysans s'ébranlèrent. Ils firent un long cortège pour défiler près du brasier. Arrivé à sa hauteur, chacun y jetait une petite poignée de grain, en chantant, en don aux dieux de la nature.
Les femmes avaient formé un cercle autour du feu. Elles soutenaient les hommes en cadence. Elles invoquaient, en répons, la déesse-mère, maîtresse de la fécondité.
Les hôtes les regardaient chantant et battant des mains tout autour du foyer. Elles semblaient sœurs : jambes courtes, souvent torses, attaches lourdes, formes amples, petite taille, comme formées de la glaise qu’elles travaillaient. Toutes étaient aussi bien dodues. Il n’y avait eu depuis bien des années, ni famine, ni simple disette. Les paysans étaient, eux aussi, râblés, pleins de force... si mornes, pourtant.
Retentit soudain, sonore, un roulement de tambours. Ils sursautèrent. Ces minuscules instruments, aussi bruyants ? ! Deux nouveaux hybrides apparurent
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