LES MORTS VICTORIEUX
 
 
 
 

     Kleworegs leur avait souhaité une bonne nuit. Il se dirigea tout droit, sans perdre un instant, refusant même une dernière cervoise, vers la maison d'hôtes. Son témoin l'y attendait. Il avançait d'un pas vif, faisant tressauter son torque et ses bracelets. À peine entré, il interrogea ses hommes :
     – Vous l'avez eu ?
      Une voix inconnue lui répondit. Il en apprécia d'emblée le ton.
      – Je suis là, Kleworeg reg e !
      Il s'en approcha, l'examina. La lueur des torches accentuait ses traits volontaires et désenchantés. Un héros, à qui la gloire s'était refusée, et qui le savait. Il remua à nouveau les lèvres. Il désigna les guerriers à son chevet.
      – Toute la journée, ils m'ont régalé de tes exploits et de leur joie d'être avec toi. Ma longue attente est finie. Enfin, je peux tout raconter. Vous entendrez. Vous comprendrez. Tu décideras comment laver la honte et rendre l'honneur.
      (« Il a raison. C’est la fin de sa veille... sans doute, aussi, de sa course. »)
      Kleworegs s'arrêta, accablé. L'estropié le suivait des yeux. Il releva la tête.
      – Parle.
      – Aidez-moi à m'asseoir.
      Sa voix, faible, était très claire. Il irait jusqu'au bout, sans faillir.
      – Roi, tu as vu hier ces femmes laides, couvertes de joyaux précieux, le regard qu'elles jetaient aux guerriers, et le visage rouge de honte qu'ils arboraient, eux qui, cette nuit-là, se rappellent. Cette honte ne dure pas. Le lendemain, ils l'oublient. Ils n'en donnent pas la raison à ceux qui arrivent à l'âge de combattre. Pire, dans quelques jours – tu seras alors parti – ils se pavaneront, tout fiers de leurs récoltes et du calme. Ni les unes, ni l'autre, ne viennent d'eux. Ils s'en attribueront pourtant le mérite...
      ... Notre histoire ne se conte qu’en récoltes, bonnes ou mauvaises. Si encore nous étions un wiks où ne vivent qu'un prêtre ignorant et des paysans, ce serait conforme au plan divin. La fierté de ses membres serait légitime. Mais il a toujours eu des deuxième caste...
      ... Pourtant, depuis que je suis en âge de juger, il n'a été que deux ans, deux ans, pas plus, un clan de guerriers, dont on pouvait être fier d'être. Le reste du temps, mon wiks... J'ai honte de l'appeler ainsi, une gueuserie le mérite plus, a été une tourbe, crachat à la face de Thonros.
      – C'est toi qui craches ! Comment peux-tu parler ainsi ! ?
      – Écoute-moi, et comprends ma colère. Elle bout depuis tant d'années.
      – Vas-y, je suis tout ouïe !
      – Il y a neuf ans... dix saisons de combats, ce village était le même. Nous avions le même roi. À l'époque comme aujourd'hui, la même mesquinerie, la même pauvreté d'ambitions, la même incapacité à voir au-delà du quotidien, plus loin que son ventre, guidaient ses pas...
      ... Il avait deux fils. Deux fils si différents de lui, bien qu'ils aient eu un peu son allure, que des esprits mal intentionnés, une race qui ne manquait pas et qui ne va pas disparaître, insinuaient qu'ils n'étaient pas de lui. Si quelqu'un avait dégénéré, ce n'étaient pourtant pas eux, vrais fruits de nos branches guerrières, mais celui qui leur avait donné son nom. Il était loin d'être un mauvais père mais était, vice indigne de sa caste, inapte à saisir leurs désirs. Son rêve, ce vers quoi tendaient tous ses efforts, était de leur garantir un joli domaine, des terres bien cultivées, des paysans dociles et soumis. L'idée de risque et d'héroïsme, notre guide, lui était étrangère...
      ... Notre village allait s'appauvrissant, jarre fêlée qui se vide, de façon imperceptible, mais irrévocable, de son eau. Notre bétail ne se renouvelait pas. Nos terres, à peine effleurées par l'araire, ne produisaient qu'au gré de la bonne volonté, par bonheur grande ces derniers temps, des dieux... Il ne travaillait qu'en demi-mesures. Tout l'effrayait. Chasses, semailles quand il s'en mêlait, hospitalité, tout était mesuré, calculé, congru, souvent, même, trop juste...
      – C'est vrai, à part la bière, on n'a pas été gâtés. Aujourd'hui, on n'a même pas été invités à banqueter, comme je m'y attendais.
      Kleworegs lança un regard noir au perturbateur. Il lui fit signe de reprendre.
      – Ton voisin a donné un exemple parfait de sa mesquinerie. La loi, rien de plus, pas un geste de ner... Encore est-ce la bière des paysans, l'hospitalité à leurs fêtes et sur les couches de leurs servantes, plutôt que les siennes, dont vous avez joui. J'en ai bien d'autres. Pour chasser, il nous ordonnait de prendre des bâtons, bien suffisants contre le gibier rencontré d'habitude, mais on en trouve parfois qui se rit de ces armes trop faibles. Quand il s'agissait de cultiver,
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