LE SACRIFICE
 
 
 
 

     Pour ne pas être survenue sur un champ de bataille, sa mort n'en était pas moins digne d'un héros. Kleworegs et les siens s'inclinèrent devant lui. Il avait lutté dix ans durant contre la maladie et la douleur, gardien de la redoute de la mémoire, non de sa vie égoïste. Il avait tenu, malgré le poids de cette existence, jusqu'à l'arrivée de la relève. Il méritait d'être honoré. Ils l'ensevelirent dans un linceul de lin neuf et le confièrent aux dieux.
     Les brumes de l'aurore propices aux secrets s'élevèrent. Elles cacheraient un transport clandestin. Ils emportèrent le corps à leur camp. Ils le dissimulèrent, sous une épaisse couche de fourrures, dans le chariot où gisaient les insignes de leurs morts au combat. Il serait à l'abri des regards et même, avec l'odeur forte et prenante des peaux, des odorats indiscrets. Ce pieux devoir accompli, Kleworegs réunit ses meilleurs guerriers, les patrouilleurs, et appela ses prêtres. Ils lui diraient la loi et indiqueraient comment agir face au village. Il avait espéré s'y reposer, malgré l'allure veule de ses habitants. Ce n'était plus possible. Ces révélations l'avaient marqué au tison ardent. Il en avait discuté, pendant qu'on emmenait la dépouille, avec le chef de patrouille. Ils étaient tombés d'accord. Séjourner un instant de plus dans ce woikos sans honneur et oublieux de ses héros était impossible. Ne pas lui payer son hospitalité tout autant.
      C'était aussi l'avis du prêtre. Il avait au début, en entendant le récit du mort, refusé d'en croire ses oreilles. Mais trop de signes, reconnaissables des seuls première caste, montraient qu'il disait vrai. S'ils étaient tombés au milieu d'une bande de Muets installée à l'insu de tous en Aryana ? Non ! Ce village était, malgré ses tares, de leur peuple. Il avait, bien qu'il eût dégénéré depuis jusqu’à approcher la bassesse de leurs ennemis, engendré une troupe de héros. Les lois d'hospitalité s'appliquaient, ils ne pouvaient s'y soustraire. Ils ne pouvaient
pas plus lui pardonner sa lâcheté et son dédain de la gloire.
      Ils l'avaient chargé de résoudre ce dilemme. Les dieux avaient réponse à tout. Aucune situation, si inouïe soit-elle, ne les prenait au dépourvu. Qu'il les interroge, et transmette leurs directives !
      Il ne se fit pas prier, mais les avertit. La réponse n'était pas aisée. Il prendrait son temps...

      – J'ai réfléchi, pesé le pour et le contre... Ils sont des nôtres... Regardez leur prêtre, il est aussi pieux, et en sait presque autant, que moi. Nous devons répondre à leur hospitalité... Vu nos richesses respectives, nous devons même leur offrir deux bovins !
      – Ça me ferait mal !
      Le patrouilleur n'avait pas part au butin, mais ne supporterait pas que l'on en donne à ces gens quelque pièce, même minime. Son monde basculerait... Alors, deux beaux taureaux ! Le prêtre ne s'offusqua pas de son refus. Ils étaient entre eux. Il ne portait pas à conséquence.
      – Que tu le veuilles ou non, il faut rendre don pour don. C'est la loi !
      Ils échangèrent des regards lourds. Il en émanait toute la réticence du monde. Les réflexions scandalisées fleurirent, à peine murmurées, mais bien audibles, sur leurs lèvres : « Ils ne le méritent pas ! » « Donnons leur les plus moches ! » « Il doit bien y en avoir deux prêts à crever, immangeables ! » Les plus remontés pensaient très fort : « Aux feuillées, la loi ! » Ils ne disaient rien. On n'entendait qu'eux.
      Il les laissa s'échauffer et échanger leurs remarques. Ils criaient, maintenant. Il leur intima le silence... les regarda, moqueur, content de lui.
      – Eh oui, la loi est la loi. Vous n'y pouvez rien. Mais un prêtre en connaît tous les détours. Cessez de grogner ! Pas un de vous n'aura à se plaindre de ma décision. Au contraire, vous vous réjouirez tous. La façon dont nous paierons l'hospitalité de ces impies fera date. On louera partout mon jugement.
      Leurs yeux luirent d'excitation. Il n'avait pas grand caractère, mais était rusé et au fait de toutes les arguties. Ils patienteraient. Sa décision serait sage. Sur son visage presque toujours sévère et peu amène se dessinait, peu à peu, l'amorce de l'ébauche d'un sourire. De ses lèvres fusait un léger souffle rythmé... De sa vie il n'avait tant ri. Quelle bonne idée... et exempte en plus, ce qui ne gâchait rien, de tout sacrilège et tout irrespect envers Aryamenos ! Que demander de plus ?
      – Comme j'ai, en vertu de notre immémoriale tradition, demandé l'hospitalité à mon homologue, c'est moi aussi qui lui donnerai, en notre nom à tous, la part de l'hôte. Il la recevra et la distribuera à tout le clan. Si notre don consiste en
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