L'ODEUR DE L'ÉCURIE
 
 
 
 

     La cérémonie aux mânes des guerriers les avait marqués bien plus, et de tout autre façon, qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils avaient cru se payer une bonne tranche de rire, propre à les maintenir en joie jusqu'au retour. Le premier moment d'hilarité passé, une indéfinissable amertume envahissait, polluait leur âme. La mort du glouton impie avait été, sur le coup, fort comique, en même temps que fort édifiante, comme toute leçon de morale en action. À présent, le côté drolatique de l'incident disparaissait. Le court laps écoulé depuis avait été propice à la réflexion. Il n'avait plus le même aspect qu'au moment où ils en avaient été les spectateurs rigolards.
     Tout lâche et profanateur qu'il ait été, celui qui avait péri dans les flammes était de leur sang. Ils revoyaient la scène en dignes disciples de leur roi, toujours économe de la sève des siens. La perte d'un fils d'Aryana, même le moins noble, était un déchirement et un deuil personnel. Que dire de celle-ci, si ignominieuse ? Par elle, l'idée même de la noblesse et de l'excellence de leur origine subissait le triple assaut des vers rongeurs de la dérision, du dégoût et du doute envers leur destinée manifeste. Elle sapait leur confiance. La faiblesse et la couardise existaient aussi dans leurs rangs. Ils n'en ignoraient rien, mais n'en avaient jamais été témoins. Et voilà qu'ils venaient d'être frappés, pour la première fois, par l'atroce vision de ces tares. Si encore elles avaient été le fait d'un seul homme, ils s'en seraient consolés, mais la mort du profanateur avait encore plus souligné la bassesse de son clan... un clan de leur peuple. Ils en étaient ulcérés comme de la trahison avérée d'un ami.
     Kleworegs le sentait. Il leur fit presser le pas. Plus loin ils seraient de cette honte, moins ils y songeraient et se rongeraient les sangs. Les captifs, surpris de ce rythme nouveau, trop rapide à leur gré, maugréèrent. Par bonheur, la halte vespérale s'annonçait proche. Ils ne mirent pas trop de mauvaise volonté à
avancer. Quelque chose n'allait pas. Il leur valait mieux se montrer dociles.
     Le crépuscule arriva. Tous avaient l'absinthe au cœur. Sitôt arrêtés, ils houspillèrent les captifs avec une rudesse tout à fait contraire à leurs habitudes. Surpris de cette attitude nouvelle, dont ils avaient constaté les prémisses dans l'ordre de presser l'allure, ils s'en s'inquiétèrent. Ils étaient accoutumés à une relative mansuétude. Ces nouvelles façons ne présageaient rien de bon. Avant que la Brillante ne se soit levée, sous l'influence de certains des leurs, pessimistes ou désespérés, ils imaginèrent le pire. Sans arriver à en démêler les raisons, ils se virent soudain morts. Dans la nuit allant s'épaississant, ils éclatèrent en funèbres incantations. Furieux de leur tapage, Kleworegs menaça d'en tuer quelques-uns. La menace indéterminée de leur trépas les avait incités à des lamentations discordantes. Celle-ci, précise, eut l'effet contraire. Les cris cessèrent aussitôt.
     Le calme et le silence régnaient enfin. Tous dormaient autour des bivouacs dans la tiède nuit propice à un long sommeil sans rêve. Ne veillaient que quelques gardes, toujours aux aguets depuis la leçon de leur roi. Ils se tenaient immobiles, attentifs à tout, bien qu'on ne risquât guère que la visite intempestive de quelque bête sauvage, au cas bien improbable d'une extinction des feux propre à la rassurer et à l'inciter à venir se mêler aux hommes. Ce n'était pas à la veille d'arriver. À intervalles réguliers, ils jetaient quelques branches dans les foyers, à dessein de les entretenir.
      Chacun avait profité de la nuit pour se reposer et chasser les sombres pensées. Quand l'aube poignit, on se réveilla frais et dispos, l'esprit allégé, plein d'une ardeur nouvelle. Tous se remirent à cheval, joyeux. Le sommeil, meilleur des remèdes, avait râpé, gommé, effacé, la honte et le malaise. Ils ne gardaient plus du jour précédent que le souvenir d'une bonne farce, très drôle et très morale à la fois. Les vaillants célébrés, les pleutres honnis, les gloutons et les sacrilèges punis. Ils avaient de quoi composer un de ces chants qui volent de village en village pour commémorer quelque aventure notoire.
      Certains guerriers possédaient un beau talent de diseur, encouragé d'abondance par leur roi. Ils lancèrent, de temps à autre, quelque phrase sonore et bien rythmée, en relation avec l'affaire. Les autres s’en rapprochèrent. Ils commentaient leurs vers, soit les approuvant, soit leur indiquant les modifications qu'ils voulaient y apporter.
      – Je ne suis pas d'accord avec ton : « Là à la lune, le lâche lièvre montre son cul ». Si tu dis : « Au soleil », ça sonnera mieux !
      – Ne l'écoute pas ! La lune, ça va très bien, mais dis plutôt : « Le lièvre craintif ».
      – Vous deux, vous n'avez jamais été fichu de rien composer, et vous voulez donner des leçons ! Non, c'est très bien, ça coule comme une rivière. Mais il
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