LE TOURNOI
 
 
 
 

     Le soleil était au plus haut. Ils s'arrêtèrent manger. Leur départ prématuré les avait mis très en avance. L'inhumation de leur nouveau frère ne les avait guère retardés. La sieste fut longue ce jour-là.
     L'ultime sommeil seul est éternel. Repus, reposés, forces revenues, ils se remirent en route. Chacun, du roi aux captifs – mais qui se souciait de leur avis ? – se sentait bien. Nul ne traîna. Même les Muets, pourtant promis à une proche servitude, avançaient d'un bon pas.
      Tout était calme. Ils n'avaient qu'à laisser aller leurs bêtes. Le chef de patrouille revint à la charge auprès de Kleworegs. Était-il meilleur moment pour entendre l'histoire de son raid estival ? Il n'était pas encore disposé à en parler, mais lui dirait la suite de ses débuts, s'il voulait. Il voulait bien. Il n'attendait que ça. Il se racla la gorge. Une voix claire agrémente un récit.
      – J'avais réussi, tu t'en souviens, à obtenir tout le métal blanc qu’il nous fallait, et au-delà. En même temps, Bhagos avait favorisé notre chasse. Nos réserves de gibier suffisaient pour passer la mauvaise saison. Pendant que nous continuions à amasser de la venaison et à la fumer sitôt nos proies abattues, Punesnizdos, Pewortor et Egnibhertor leur parent, alors maigre comme une arête de brochet, s'échinaient dans leurs forges. À leurs côtés s'affairait une petite troupe d'aides. Ils semblaient, après des années à cultiver ou paître, avoir tout oublié de leur art. Cet oubli ulcérait Pewortor. Il les abreuvait d'injures, leur faisait honte de leur maladresse... toute provisoire. En une lune, ils retrouvèrent toute leur habileté. Jour après jour, les belles et lourdes épées martelées, identiques à, voire plus belles que celles qui avaient servi à ma démonstration, sortirent de leurs ateliers, fortes, sans défaut...
      ... Cet hiver-là nous fut cruel. La chair de nos bœufs, fumée pourtant avec grand soin, s'était corrompue. Malgré nos réserves de venaison, nous
n'avions à nous mettre sous la dent, à la fin de la saison froide, que des mets de serviteurs. Peut-être, à nous seuls, aurions-nous eu assez de viande, mais les forgerons, je l'avais résolu, mangeraient comme nous. J'avais besoin de leur force. Ils nous avaient tant aidés, et continuaient. Quoique nos inférieurs, ils méritaient certains égards...
      ... J'avais craint que ce régime – graines et racines – ne nous affaiblisse. Les premiers à accepter de s'y prêter s'en étaient fort bien portés. Ils semblaient même plus solides. Je demandai à tous de les imiter, et leur montrai l'exemple. Je ne sais toujours pas pourquoi une nourriture aussi plate, que seuls des bouts de viande venaient relever, nous a profité. Une lune durant, nous n'avions mangé que ces rogatons ; le beau temps venu, nous nous sentions mieux que jamais. Depuis, en hommage à Bhagos, et bien que pourvus de viande à foison, nous faisons toujours ainsi... Ne t'inquiète pas ! Nous nous rattrapons le reste de l'année...
      ... Tous les jours, nous nous entraînions avec nos nouvelles armes… si dures, si solides ! À mesure qu'elles arrivaient, nous donnions à nos armuriers nos vieux cuivres... D’un cimetière de glaives ils faisaient un berceau. Nous comparions nos lames aux anciennes : Nulle commune mesure ! Leur seul défaut était leur poids. Certains le trouvaient excessif... Nous n'étions pas des mauviettes. Au bout d'une courte lune, elles nous semblèrent roseaux. En duel, mes hommes luttaient maintenant à armes égales. Une nouvelle hiérarchie s'établissait, au profit des plus habiles. Plus tard, les forts reprendraient leur prééminence. Qu'importe, il y aurait une énorme différence entre ce temps et avant. Alors, même nos héros n'espéraient étendre leur renom plus loin que notre enclos. Désormais, il se répandrait partout, et d'abord sur nos rivaux en tournoi...
      ... Un tournoi. Ce serait mon prochain objectif. Avant de choisir nos champions, je fis livrer des assauts à tous. À ma grande joie, toutes les victoires résultèrent de la seule force des antagonistes, non d'un bris d'arme. Ces duels m'avaient instruit sur la valeur de chacun. Je savais mes lames invincibles. Nous étions fin prêts...
      ... J'aurais voulu que Pewortor soit des nôtres. Je l'avais invité à nos entraînements. Créateur des glaives, il les connaissait le mieux. Mes guerriers s'essaieraient contre lui pour en devenir aussi experts. Cette idée ne tenta personne. De crainte de sa force de mange-miel, de mépris de son moindre statut, nul ne vint lui livrer bataille. Je fus le seul. J'acquis dans ces duels une puissance au combat sans pareille, que je n'aurais sinon jamais eue. Je ne concevais pas qu'un troisième caste vainquît son roi, pas plus qu'il n'admettait de rendre les armes devant moi. J'allais à chacune de nos rencontres au bout de mes forces, lui prescrivant bien – avis inutile – de ne pas me ménager.
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