HONNEURS ET BLESSURES
 
 
 
 

     La nuit était déjà avancée. Le défilé avait pris fin à la lueur des torches aux flammes vacillant sous la brise. Fatigués, heureux, ils étaient rentrés dans l’enceinte. Des feux dansaient partout. On célébrait les guerriers à grand renfort de cris joyeux et d’hymnes.
     On avait descendu avec précaution les huit blessés gisant, à moitié inconscients, au fond des chariots, et exposé à la meilleure place les armes des trois tués au combat. À la vérité, seuls deux d’entre eux y avaient péri. Le troisième, blessé à mort, avait agonisé deux longs jours enfiévrés avant de les rejoindre. Cette longue agonie était la punition d’une lâcheté restée inconnue des hommes – il était réputé pour sa folle bravoure –, que les dieux avaient perçue et châtiée. Sa mort en avait été moins noble. Son rang près de Thonros serait moindre. Pourtant, son arme lui avait expédié plus d’ennemis que celles des deux tombés avant lui pour le Joyau... Le dieu déciderait. S’il pardonnait cette couardise cachée, cela se saurait un jour...
     Il y avait trois morts à déplorer. Il y avait en revanche, pour se réjouir et exulter, abondance de naissances, tant chez les neres que les wiros. La joie régnait dans le cœur des arrivants, tout heureux de compter en leur foyer une présence nouvelle, surtout si c'était un garçon. De toutes ces naissances, la plupart seraient dans l’immédiat sans influence. C’était le cas des filles, de ceux qui mourraient en bas âge (Le village avait beau être riche et bien situé, les maladies infantiles prenaient leur lourd tribut.), sans descendance, ou de ceux qui n’accompliraient rien qui soit digne d’un chant. À l’âge d'homme, ils engendreraient des fils, pères à leur tour, partie d’une immense chaîne qui compterait en ses maillons médiocres et héros, misérables et puissants, humbles et superbes, dans les générations sans nombre à venir. Au sein de celle-ci, seuls trois enfants compteraient.

     Aucun n’était né quand leurs pères arrivèrent. Le premier à venir fut, le lendemain, celui du prêtre. Dès qu’il se présenta, les matrones le reconnurent pour un garçon. L’orant récompenserait le porteur de cette bonne nouvelle ! Aussitôt, l’une d’elles se précipita hors de la pièce où la parturiente finissait son travail pour l'avertir.
     “ Ton fils est né ! ” Ce bref avis avait tout pour le réjouir. La naissance de ce garçon prouvait la bienveillance des dieux envers son genos. Elle en assurait la pérennité. Sur sa tombe s'accompliraient les obligations filiales. Ses traditions continueraient. Son fils porterait bien haut, après lui, le nom de sa maison. Si son roi pouvait être aussi heureux ! Qu’il ait enfin un fils, après toutes ses filles ! Les dieux ne permettraient pas qu’il n’ait jamais de mâle. Ce serait, sinon, la fin du woikos dépecé, à l’occasion de leurs mariages, en fiefs offerts à ses gendres. Il serait bon qu'il échappât à ce malheur. Pourvu que son intuition ait été juste, et que Bhagos ait enfin écouté ses prières. Il sourit. Son roi aussi serait exaucé.
     La matrone contempla, réjouie, son évident plaisir. Elle lui précisa, les yeux brillants, ce que tous les parents désirent savoir : son fils lui ressemblait, était plein de santé, était né coiffé. Cette caractéristique rare était un signe d’élection, marque, dans la première caste, des futurs grands récitants. Le dieu des serments et de l’éloquence ne porte-t-il pas un bonnet ? Les vieillards du clan, en le voyant, le lui rappelèrent. Les autres prêtres, joyeux, le confirmèrent. Ce nouveau privilège appuierait leur prestige.

     Plus avant dans la journée, Kleworegs connut le même bonheur. Un fils lui naquit. Sa très jeune épouse avait eu ses premières douleurs la veille, quand il était venu la saluer. Son travail se prolongeait de façon inquiétante. Toutes les femmes de son genos avaient prié Maga Mater, tout le jour, que tout se passe bien, et que sa délivrance survienne vite. Ce n’était pas l’affection qui les motivait. Loin de là. Elles n'éprouvaient, à son égard, que la solidarité féminine indispensable. C'était par elle seule qu'elles pesaient quelque peu. À ciel rouge, alors que les ombres s’allongeaient, la tête se présenta. La parturition fut, à leur grand étonnement, aussi rapide que les douleurs avaient été longues. L’enfant, à peine sorti, était vif et fort. Ses vagissements stridents le confirmèrent.
     Une des matrones le prit par une jambe et le brandit, la tête en bas, à hauteur de son visage mafflu au nez écrasé. C'était son seul héritage d’un mari guère regretté, peu enclin à la douceur et querelleur à se mettre cent duels sur les bras, surtout quand il avait partagé l’hydromel et les souvenirs de combat avec d’autres gaillards de sa trempe. Il s'en était mis un de trop.
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