LE RAID
 
 
 
 

     Le camp et les enclos élevés pour les hôtes avaient été construits en voyant très large, trop même aux yeux des anciens. Habitués à cent jours de pauvreté pour un d’opulence, ils multipliaient les avis de faire plus petit. S'ils n’étaient pas pleins à déborder, leur clan perdrait la face. On l’accuserait, riant et daubant sur sa gloriole, d’avoir voulu péter plus haut que son cul.
     Il avait ignoré ces craintes, même s’il s’en était agacé à l’extrême. Il avait, tant elles se révélaient vaines, tout lieu de s’en réjouir. Si des reproches s’élevaient à présent, ils allaient à l'opposé. Les rares contestataires, qui se comptaient parmi les derniers arrivants, obligés de loger chez l’habitant, l’accusaient de mesquinerie et d’incapacité à penser et concevoir grand. Bravo aux messagers dépêchés auprès des autres clans ! Ils avaient parlé comme il fallait de lui et de son butin. Jamais sa gloire n’avait été aussi haute.
     Comme chaque fois qu’un village se distinguait, les visiteurs s’y pressaient pour en admirer les héros et leurs prises. Ils étaient en si grand nombre que l’immense camp paraissait, en cette avant-veille du jour de présentation solennelle du butin et du début du troc, d’une ridicule exiguïté. Quelle affluence, et tous n’étaient pas encore là ! Le village et ses alentours étaient eux aussi pleins de cette foule impatiente, se pressant, se bousculant, piétinant les champs, parfois. Dieux jumeaux de la nature merci, ils étaient moissonnés, et pas encore ensemencés, sinon les paysans se seraient plaints de l’honneur que faisaient tous ces hôtes abusifs avides d’admirer les résultats du raid déjà légendaire... Il resterait dans les mémoires. Certains affectaient un air blasé. Mais ils scrutaient, quand ils se croyaient hors de vue, toutes les merveilles exposées. Cette curiosité n’était pas feinte, non plus que leur intérêt, ne faiblissant jamais. Ils les poussaient à interroger chacun d’un air de fausse

innocence, dans l’espoir de plus de détails et d’informations sur les trésors ramenés de chez les Muets. Beaucoup étaient des acheteurs potentiels. Leur désir ne fléchirait pas avant d’être assouvi. Il promettait des trocs profitables.
     Le butin, bien propre à exciter les visiteurs, avait déjà été réparti et partagé. Des prêtres, qui avaient reçu la quantité forfaitaire habituelle, définie l’année où Kleworegs était devenu roi de son village (Ah, s’ils avaient songé à interroger les dieux et, au lieu d’un nombre fixe de bovins et de pièces de tissu, demandé une part du butin comme ces trop rusés forgerons !), au plus jeune guerrier, chacun avait son dû. Ceux qui, comme les jeunes gardes aux bons réflexes ou les guerriers les plus vaillants, étaient sortis du lot, avaient reçu des parts plus belles. C’était la loi, c’était juste, et nul ne le critiquait. Malgré ce partage, il restait encore réuni en un seul lieu, bien gardé. L’on s’était contenté de marquer ce qui revenait à chacun.
     Personne ne se plaignait de n'en pas encore jouir. L’échanger, le garder, la décision était sienne. Cette exposition, au moment du troc ou de l’échange éventuel, permettait, par l’accumulation en un seul lieu de biens pris de vive force à l’ennemi, établissant et soutenant le renom de qui s’en était emparé, d’obtenir les meilleures conditions. Au vu de la splendeur de ce qu’apercevaient ou devinaient les visiteurs, et de leurs réactions, ce but serait atteint. Déjà, quelques rois, et non des moindres, à l’influence reconnue bien au-delà de la région, se promettaient de parler de cette année comme de celle du raid de Kleworegs tant il surpassait, par ses résultats, tout ce qu’on avait vu jusqu’à présent pour une aussi petite troupe. Ce butin n’aurait pas fait honte à une armée de cinq à six cents hommes. Même un rassemblement d’une main de clans s’en serait contenté. Que ferait un tel chef menant autant de guerriers ? Certains se le demandaient.
     À droite, à gauche, il tendait l’oreille. À entendre toutes ces louanges, ces suppositions, le bien dit de lui et de ses exploits, il se gonflait d’orgueil. Bientôt, de fil en aiguille, tout le regyom adopterait pour sienne cette dénomination. Quel honneur pour lui, son genos, son woikos ! La fortune des grandes familles, pépinière des rois de tout le peuple, avait toujours débuté ainsi, à la suite d’un raid célébré ou d’un acte dont le bruit s’était répandu par tout Aryana. Au pire, il laisserait à son fils un nom glorieux et un avenir brillant. Il pouvait faire mieux. Espérer pour lui, non pour sa lignée... Il n’est pas de limite à l’ascension d’un guerrier courageux et de grand renom.
     Il se réjouissait de ces dispositions. Ils n’avaient pourtant encore vu qu’une partie du butin. Ils n’en connaissaient le reste, à commencer par le fameux Joyau, que par ouï-dire. Nerswekwos n’en avait rien vu, ou si peu, et n’en avait rien su décrire, si ce n’est l’indicible splendeur. Tous ses visiteurs, les plus
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