LE JOYAU
 
 
 
 

     C’était fait. Les notables des woikos lointains et ceux des plus importants clans amis avaient enfin pu voir, à la lueur des torches, l’objet de leur curiosité. Celle-ci apaisée, ils étaient rentrés. Entourés des leurs, ils en louaient la beauté, l’extrême rareté, le caractère quasi surnaturel. Leurs entourages, alléchés, voulaient en savoir plus. Ils avaient juré silence au bhlaghmen et à Kleworegs. Ils s’y refusèrent. Il eût été trop facile de savoir d’où venait la fuite. Plus personne n’aurait fait confiance, dans le futur, à qui avait trop parlé.
      Après ces non-révélations, personne n’arriva à dormir. Sous chaque tente, on échangeait des idées. Très vite elles volèrent par tout le camp. On parla d’une gemme énorme, d’une perle d’une grosseur inouïe, à l’éclat et à l’orient fabuleux. Peut-être était-ce la dent d’un géant, peut-être... Les hypothèses ne manquaient pas. On en vint vite aux paris. Les partisans de la gemme étaient les plus nombreux. Miser pour cette possibilité serait d’un rapport décevant. Devant cette perspective, quelqu’un décida de parier sur sa nature. Sa suggestion fut aussitôt reprise. Bientôt, l’opale, l’onyx et la turquoise se livrèrent une lutte indécise. À la fin, une majorité se porta sur celle-ci. On la trouvait, aux dires des gens bien informés, dans des mines situées dans les terres lointaines de passage des caravanes, entre midi et levant. Ils ne les avaient pas vues, certes, mais elles existaient. Les pierres même en portaient témoignage. Pour le reste, ce n’était que récits, de cinquième ou sixième main, de voyageurs à peine fiables.
      Les notables en connaissaient la nature. Seuls les guerriers d’un moindre rang, et pauvres, pariaient. Aussi ne misa-t-on jamais plus qu’un bélier ou un bouc. Ils représentaient, pour certains, une perte ou un gain éventuels déjà sensibles. D’aucuns, devant l’importance de leurs enjeux, essayèrent de soudoyer des villageois. Ils avaient vu le joyau et pourraient les éclairer.

     Tous, soit ignorance pour la plupart, soit volonté de tenir leur serment de discrétion, observèrent un silence de tombe. Ce que les corrupteurs pouvaient leur proposer dans l’espoir de soutirer les renseignements souhaités était de peu d’intérêt pour eux, tous riches de leurs parts de butin ou de leurs troupeaux et trésors abondants. Ils en furent pour leurs promesses et bonnes paroles.

      Le soleil s’était levé depuis peu. On se ressentait encore de la fraîcheur de la nuit. Tous ou presque étaient déjà hors du lit, yeux fermés à moitié de n’avoir pas ou à peine dormi, prêts à rester debout le temps nécessaire pour voir l’objet de leur convoitise. Certains n’avaient pas hésité à passer la nuit devant sa tente. De leur groupe provenait un concert de toux et d’éternuements trahissant, autant que la glaciale rosée matinale, le froid nocturne. Kleworegs – il était bien le seul – dormait encore. Le bhlaghmen était réveillé. Il vint lui demander de se montrer, tant la foule était impatiente et au bord de la ruée. Pendant qu'il s’habillait, il fit renforcer la garde. Enfin, il sortit et se dirigea, suivi du prêtre, vers l’estrade où il avait prévu de monter, la veille, conter son périple. Les circonstances l’avaient contraint à rester à sa place au banquet. Il y déclarerait l’ouverture des festivités et y présenterait sa prise, dans un luxe et une débauche d’effets à marquer pour une génération au moins l’esprit des visiteurs. Ceci compenserait l’absence de solennité de sa narration.
      Les acolytes avaient décoré l’estrade aux couleurs des neres. Un velum de lin blanc, de nombreuses bandes non cousues, l'abriterait. Aux quatre coins flottaient des bannières rouges, découpées dans le tissu aux reflets brillants pris dans le butin. On y accédait par une échelette aux barreaux larges et peu espacés, facile à grimper même bras encombrés. L’ostension serait réussie, qu’importe le temps. Il en avait étudié la disposition et la décoration à cet effet. On pourrait admirer le Joyau tant qu’il ferait jour. Pour plus de précautions, un second dais, destiné à le protéger, doublait le premier voile de lin. Entre les linges qui l’entouraient et les guerriers qui le gardaient, il était bien défendu, des éléments comme des hommes.
      Kleworegs, arrivé au pied, y monta. La construction était conforme à ses vœux. Son bhlaghmen n’aurait aucun mal à faire comme lui, même en portant le coffret. Une grande foule se pressait devant. Il la harangua. Qu’ils ne s’inquiètent pas ! Ils allaient enfin, ce n’était plus qu’une question d'instants, contempler le Joyau. À preuve, le prêtre se dirigeait vers la tente où il était gardé. Il retournerait bientôt avec lui. Qu’ils patientent encore un peu, un tout petit peu ! Leur récompense n’en serait que plus grande.
      Des cris de déception s’élevèrent. Ils venaient de ceux qui avaient veillé, dans la nuit froide, à la porte de la tente. Leur attente avait été mal
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