PROPHÉTIES ET PRODIGES
 
 
 
 

     Sous l'épaisse fourrure, bouclier contre les rigueurs de la nuit d'automne, Reggnotis, prêtre émérite et membre éminent du collège des augures et des oracles, se tournait, se retournait. Il se sentait tout drôle, les tempes lui élançaient. Couvait-il quelque mal ? C’est fréquent en ces fins de saison. Le temps y varie comme l'opinion des femmes et des fous. De brusques bouffées fiévreuses le parcouraient, coulées de lave. Il se tâta sous les lourdes peaux. Pas la moindre chaleur ne s'en exsudait. Il s'était pourtant, surestimant le froid de la nuit, trop couvert. Il se passa la main sur le front. Les habituelles rigoles de sueur de la fièvre n'humectaient pas sa peau. Elle était sèche, presque rêche, trop, même. Elle aurait dû être moite sous le poids des couvertures et l'angoisse au plus profond de lui.
     Il l'avait déjà éprouvée, en de rares et fugitives occasions. Elle avait marqué son esprit attentif à tout ce qui manifeste une présence inaccessible aux sens du commun. Les dieux allaient lui parler. Il se concentra, s'ouvrant au message qu’ils enverraient cette nuit. Pour n'en rien perdre, il se ferma à tout ce qui pouvait le brouiller. Il avait longtemps pratiqué l'art de s'abstraire du monde. Il ne fut plus, cette fois encore, qu'une oreille à leur écoute, un œil à l’affût de leurs visions.
     Très vite, l’extérieur cessa d'exister… et c’était bien. Sa halte fourmillait, cette nuit, d'agitation. Il s’y criait, hurlait, aboyait, gémissait, mugissait, piaillait, en une cacophonie à fendre les tympans. Il n'en avait cure. Il était à l'écoute des dieux. Animaux ni hommes ne le sortiraient de sa transe.
     … Pourtant. En ces heures où la Brillante entamait sa plongée vers le sol, comme pour s'y abîmer, des taureaux, nerfs mis à vif par leurs chaleurs, s'étaient libérés de leurs enclos et se répandaient, en mugissements et beuglements éperdus, par le village. Des paysans – presque tous, à bien y

regarder. La solidarité entre producteurs voulait qu'on aidât ses voisins en peine – les poursuivaient, hurlant pour les remettre sur le bon chemin et les ramener à leur pacage. Cette poursuite était toute de mots. Ils n'aimaient pas sortir de nuit. Enfin les bêtes renoncèrent à enfoncer les enclos des vaches, et ne parurent pas vouloir aller divaguer hors du koimos. Ils retournèrent à leurs couches. Les chiens, à leur tour, se calmeraient. L'incident était si commun qu'ils ne se levaient pas toujours. Ils avaient été réveillés auparavant pour y mettre ce cœur.
     Les chiens ! C'était eux la cause de toute cette agitation. Tout avait commencé par un grand concert d'abois et de hurlements, rauques à déchirer la gorge, stridents à percer les oreilles. Ce sonore tohu-bohu était né du partage, ou plutôt de son refus, de ce qu'un premier molosse avait considéré comme un mets délicat… le cadavre d'un bébé né avant terme, abandonné, indigne et inviable, sur le tertre d'exposition. Le chien l’avait repéré et longtemps veillé. Tant qu'il avait vécu et s'était agité, il avait été protégé par son statut d'homme, que les animaux domestiques répugnent à dévorer tant qu'ils sentent en lui la vie et la présence d'une âme. La nuit était venue, le froid avec elle. Ses mouvements s'étaient faits plus rares, plus sporadiques, plus saccadés. La vie s’en était bientôt échappée. Le molosse avait encore attendu, l’explorant de sa truffe. Il le sentait de plus en plus froid... Son âme avait fui. Il n'avait plus voulu perdre un instant. Quel bon repas l'attendait !
     Son manège n'était pas passé inaperçu des autres, à moins que l'odeur de la mort n'ait frappé leurs narines toujours en quête de mangeaille. Pendant que le mâtin plus malin, ou plus patient, ou plus prompt avait, enhardi, saisi celui qui n'était plus que chair à déchirer, qu'il avait serré entre ses crocs une de ses cuisses pour le traîner et l'emporter là où il pourrait s'en repaître en toute quiétude et égoïsme, à l'abri des regards et de la convoitise, ils s'étaient déployés tout autour en un cercle lâche, prêts à bondir quand il s'arrêterait pour en profiter.
     Peu après, alors qu’il traversait le village, le plus affamé avait perdu patience. Il s'était jeté sur lui, dans l'espoir de le lui arracher. Le molosse, méfiant, avait évité l'attaque. Il avait lâché le bébé et commencé à se battre avec son agresseur, tandis que les autres se précipitaient sur la proie un instant abandonnée. Le bruit – abois, hurlements de douleur quand un croc trouvait sa cible, grondements assourdis et rauques lorsqu'ils se secouaient entre leurs mâchoires serrées à ne jamais se lâcher – avait déclenché l'assaut. Ils étaient autour du petit cadavre à près d'une douzaine, certains essayant de s’en saisir ou de le reprendre à celui qui y avait porté la dent, d'autres se battant entre eux, pour rien, sans plus penser à celui qui roulait sous leurs
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