LA CROISÉE DES DESTINS
 
 
 
 

     Comme son prêtre, son forgeron, et nombre de ses compagnons étendus sous les chaudes peaux des couches de leurs maisons d'hôtes, Kleworegs rêvait, dormait peut-être... Non, il ne dormait pas. Il s’agitait, dans cette zone indécise entre la veille et le sommeil, riche en pensées confuses et mêlées, où tout ce qu’on a vécu vient en raz-de-marée, enchevêtré à désespérer toute compréhension, toute mise en ordre. La houle de ses pensées était plus chiche, mais il en était malgré tout submergé, et ce n'est qu'à grand peine qu'il les ordonnait. Il le devait pourtant. C'était sa première nuit, depuis son départ pour amener le Joyau, de solitude et de paix. À lui d'en faire le meilleur usage. Ce n'était pas le sommeil.
      Il ramena ses genoux vers son menton et les enserra entre ses bras. La lourde et immense fourrure de loup le maintenait dans une chaude et moite noirceur. Elle ferait germer les idées dont il avait, en cet instant, le plus urgent besoin. Dans sa nouvelle position, tout ce qu'il avait vécu ces derniers jours s'installait. Bientôt il tirerait de ce fatras la conduite à tenir. Encore quelques instants... Tout prenait forme, tout se mettait en place, comme une belle armée en ordre de marche. Il allait tout revivre, dans ce temps paradoxal de la rêverie où la durée ne signifie plus rien, contractée ou dilatée à l'extrême selon sa propre nécessité.
      … Il se tenait devant le roi des rois attendant sa réponse. Sa parole avait précédé sa pensée. Il avait dit oui. Il mènerait la jeunesse d'Aryana, avide de conquêtes, de richesses et de triomphes, à l'assaut des terres où sommeille l’œil du jour. Ce n'est qu'après avoir donné cet accord qu'il s'était interrogé sur sa capacité à remplir son rôle. Ce doute n'avait pas duré. S'il ne le savait pas, les dieux l'avaient su, et ils avaient dit oui-il en est digne depuis longtemps, depuis le jour où ils lui avaient permis de s'emparer du Signe.

      Il n'avait guère eu le temps de s'interroger plus avant. Le roi des rois lui avait posé mille questions, auxquelles il ne pouvait se dérober. Il n'avait pas vu le temps passer. La matinée n'avait duré qu'un instant. Le repas du midi avait été une bénédiction, tant répondre lui avait coûté d'efforts de réflexion. Les prêtres auraient pu faire savoir que l'inventeur du Joyau serait amené à diriger le Printemps Sacré ! Ils s'en étaient bien gardés, conservant autour des espérances de qui s'en rendrait maître un flou qui leur aurait permis, si sa tête ou ses intentions ne leur revenaient pas, de lui confier une autre tâche et d'attendre un guerrier plus à leur goût, découvreur à son tour d'une merveille signe des dieux. Kleworegs avait prévu de partir vers le couchant pour s'y tailler un beau fief. Voilà qu'on offrait à son ambition de conquérir non un fief, mais une terre dont nul ne semblait connaître les limites, si encore elle en avait.
      C'est ainsi qu'il s'était tiré, et bien, de la multitude de questions. Il avait raconté ce qu'il aurait fait en tant que noble aux mille bovins, mais en multipliant tout dix et vingt fois. Son interlocuteur s'était montré satisfait, plus que lui, sans doute, mais il n'allait pas être plus royaliste que son roi. À l'heure du repas du midi, ils étaient devenus, autant que le permettaient leurs positions respectives, amis. Ils s'étaient gavés de sanglier, à commencer par Kleworegs qui avait reçu un cuissot, pièce de héros, et avaient englouti des quantités d'hydromel à se noyer dedans, eussent-elles été répandues. Après cette collation, ils avaient continué. Leur élocution était devenue pâteuse, ils cherchaient trois mots sur quatre, mais leurs idées, en particulier les siennes, s'étaient en contrepartie faites cristal. N'eût été la maudite barrière de l'ivresse retenant les mots prisonniers, il aurait exposé d'une seule traite, tant il venait de tout décider selon un plan d'une parfaite ordonnance, sa conception du Printemps Sacré.
      Le roi des rois l'avait écouté, béat, entre hoquets et borborygmes. Cette expression figée venait-elle de sa satisfaction devant ce qu'il entendait ou d'une rêverie intérieure ? Il hochait la tête de temps à autre, devant des phrases d'une belle venue. était-ce de l'avoir compris ou parce que ses pensers et les rêves exposés, parfois, coïncidaient ? Leur conversation d'ivrognes - plutôt son monologue interrompu de temps à autre par des “oui ” et des “Continue ! ”- avait duré longtemps... assez pour qu'il se soit mis à ronfler sans lui avoir donné congé.
      Il avait été plongé dans la pire confusion. Tant qu’il ne l'avait autorisé à partir, il devait rester là à attendre son réveil et son salut. Il avait parlé, parlé, dans l'espoir que sa voix le réveillerait. Son ton s'était enflé, à fendre les tympans de tous ceux qui se trouvaient dans le palais, mais le seul dont il souhaitait une réaction ronflait toujours, bouche ouverte, un grand sourire
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