LES FORGES
 
 
 
 

      Ce matin-là, Kleworegs et Pewortor déjeunaient ensemble et, choquant les coupes d'hydromel, s'entretenaient de leurs projets. Un messager arriva, demanda qui était le roi du Printemps Sacré, et, quand il se leva, lui fit signe de le suivre. Il s'exécuta à l'instant. Pewortor regarda Kleworegs suivre le prêtre qui l'avait convié chez le grand oracle. Il ne pouvait guère imaginer ce que l'homme lui apprendrait de nouveau, et qu'il ne sache déjà, mais était certain que son chef saurait en tirer les plus grands avantages.
      Assez pensé aux préoccupations et aux affaires de Kleworegs ! Il avait d'autres loups à peler. Il ne pouvait plus différer sa rencontre avec le patriarche des forgerons de Kerdarya. La décision des hauts rois de lui donner le monopole de la fabrication des armes pour les participants au Printemps Sacré était l'occasion. Il se présenterait à eux non seulement en ner, à qui le premier des artisans devait le respect, mais aussi en chef... leur chef.
      Il fouilla dans le chariot, cherchant sa plus belle peau de loup. Il y en avait une, splendide, gardant encore attachée la tête de l'animal. Il la prendrait. C'était une grave insulte aux hommes du clan dont il était le totem. Il n'en eut cure. N'avaient-ils pas, eux aussi, marqué le plus grand irrespect envers Kleworegs en ne participant pas à la réunion des hauts rois. Il prit aussi sa meilleure épée, et quelques-uns des bijoux reçus de Kleworegs en échange des glaives offerts aux hauts rois. Quel dommage d’avoir dû donner le miroir au roi des rois ! Pewortor se sentait fière allure, et aurait voulu s’y voir, impérieux, superbe, noble à faire trembler tous ces mauvais fabricants d'épées. Ils avaient fait les farauds et commis une injustice il y a bien longtemps. Ils en rabattraient très bientôt... Le fils vengerait le père.
      Il se regarda une dernière fois, s'ajusta le mieux qu'il put. Il se mit en route. Le patriarche des forgerons ne vivait pas très loin de la maison d'hôtes. Comme
tous les riches troisième caste, il possédait un magasin-maison de troc sur le petit plateau où résidaient les prêtres et les guerriers. Les neres n'étaient pas, ainsi, obligés de descendre vers les forges et ateliers bruyants, puant le métal surchauffé, où il côtoyeraient les artisans occupés au bas travail de leurs mains. Une telle promiscuité ne serait pas digne. En créant ce petit quartier isolé, réservé aux activités mercantiles, on n'avait pas à se souiller les yeux à observer leur activité, et ils s’imaginaient bénéficier d'une grande faveur. Vivre dans la citadelle était pour un producteur la plus haute élévation. Il acceptait cette humiliation déguisée en honneur avec la reconnaissance la plus éperdue.
      D’autres troisième caste y trouvaient à redire. Ils clamaient bien haut, en particulier aux oreilles des plus favorisés qu'eux, que l'honneur aurait été plus grand, et mieux partagé, si les premières castes étaient descendus dans les ateliers pour acquérir leurs cuirasses, bijoux, et armes. Les chefs de file de ces mal-pensants, à qui les privilégiés reprochaient leur basse jalousie, étaient les charrons. Ils se vantaient d'obliger les guerriers, et même les prêtres, à passer à leurs ateliers dès qu'ils avaient besoin d'eux. Ils s’étaient surnommés « ceux vers qui l'on vient. », et en tiraient orgueil. Les autres considéraient cette appelation avec condescendance. Cette exception n'était due qu'à l'encombrement de leurs productions, non à une quelconque supériorité. Pewortor pensait comme eux, non sans admirer les charrons. Ils avaient osé défier l'autorité des neres dans le berceau même d'Aryana. Il faudrait qu'il en fasse plus ample connaissance.

      Aux temps où il n'était « que » (Oh, comme il détestait ce mot !) forgeron, Pewortor aurait rencontré le patriarche dans sa forge. Sa nouvelle dignité, et ce pourquoi il voulait le voir, exigeaient au contraire qu'il le salue dans son magasin. Un deuxième caste ne pouvait agir autrement. De multiples raisons l'y obligeaient : sa fonction, son rang, la valeur d’exemple de son parcours. Tout cela devait être étalé devant les yeux des siens. Il serait leur lampe et leur modèle, leur étoile dans la nuit, leur arbre sacré, leur sanctuaire, celui qui leur prouverait qu'ils étaient nés dans la même haute caste que les neres, quand leurs chefs étaient heureux d'être admis à les côtoyer comme le chien les maîtres de maison. C'était pour cela qu'il venait parmi eux en guerrier, pour leur ouvrir les sentiers de leur avenir... C'en était même la raison principale... pour les saisons à venir.
      Pour cette journée, sa raison était plus simple, et n'aurait guère besoin d'explications... Il suffirait de raviver quelques mémoires.
      Elle avait un nom, facile à retenir, plus encore à comprendre.
      Ce nom était : vengeance.
55
Aube II sommaire          56          Aube LE PREMIER SANG