LE PREMIER SANG
 
 
 
 

     Ou le Goitreux était mauvais paysan, ou la cible de la plus sombre malchance. Pas une année où ses semailles n’oublient de germer, brûlées par la sécheresse, noyées par la pluie, dévorées par les oiseaux ; pas une année où ses vaches n’avortent, ses brebis ne soient stériles, ses fruits rongés par les vers, ses chiens ne fassent fête aux voleurs. On lui avait confié des troupeaux, et des malandrins étaient venus, assommant un jeune berger et emmenant trois taureaux. On lui avait demandé de mettre en valeur de riches emblavures, et jamais on n’avait vu aussi somptueuse récolte de mauvaises herbes, que même la chèvre la plus vorace aurait refusé de brouter. Ses ennemis – en fait tous ceux qui l’avaient connu à ses champs – penchaient pour la première hypothèse. Il n’y avait plus que lui, malgré l’indulgence de certains presque aussi infortunés, à incliner vers la seconde. Un jour était advenu ce qui n’avait que trop attendu – les plus accablés sont souvent les plus patients. Il ne s’était plus senti de devoirs envers personne, dieu ou homme.
     Trois lustres de travail, même si c’est pour arriver à la ruine, au mépris général, à l’opprobre (on commençait à le juger impie, et le prêtre de son village le regardait d’un œil bien noir) entraînent des habitudes d’honnêteté. Quand il s’était décidé à jouer aux osselets, il les avait gardées, et le jour n’avait pas tardé où, suite à un après-midi de jeu effréné avec un voyageur marchand d’esclaves à ses heures, il s'était engagé à lui céder ses derniers biens et ses enfants. L’autre le lui avait fait jurer sur les dieux des serments et il s’était retrouvé, une fois dégrisé, devant sa porte, avec le seul souvenir de cette dette honteuse. L’idée ne lui était pas venue un seul instant que s’il avait toute licence de céder ses biens, il ne pouvait confier pour être esclaves ses enfants, fils d’Aryana. Sa dette d’honneur passait tout pour lui. Elle ne lui fit même pas se récrier contre la chance insolente de son adversaire, qui avait toujours sorti,
avec une régularité à étonner le plus naïf, les meilleures configurations. La tricherie entraîne une sûre punition des dieux. Qui serait assez fou pour défier Bhagos et risquer sa colère ?
     Il rentra dans sa cahute, où l’attendaient comme à l’habitude récriminations et soupe à la grimace. Si encore il avait vendu sa femme ! Il eût été beau ! Sa belle-famille, devant le déshonneur, n’aurait eu de cesse de lui faire payer cette humiliation. Il aurait eu meilleur compte à la tuer. Et l’envie l’en avait pris, quand, apprenant sa mésaventure, elle l’avait agoni d’injures. Les démons qui s’accouplent avec la plus vile vermine n’auraient pu engendrer un être aussi dégénéré que lui, qui n’avait pas hésité à vendre ses enfants. Elle lui interdisait sa couche, si c’était pour donner le jour à de futurs serviteurs. Leur discussion avait tourné à l’aigre, à l’insulte, à la violence, aux horions, aux griffures, et pour clore le tout à un coup de poing final, qui l'avait envoyée se fracasser le crâne contre la pierre du foyer. Ah mais ! On ne bafoue pas sans le payer cher l’autorité du maître de maison !
      Le vacarme, pourtant habituel dans cette famille où privations et échecs avaient rendu le père brutal et insensible, avait réveillé ses deux enfants. Ils ne bougeaient pas. Ils en avaient pris leur parti. Ils seraient battus à leur tour. Cette volée était bonne pour eux. Les coups étaient moins rudes quand le maître de maison avait d'abord passé sa folie sur leur mère.
      Il en avait terminé. Il semblait calmé. Cependant, ils éprouvaient une réelle inquiétude. Jamais ils ne l'avaient vu ainsi, bras ballants, hébété, un filet de bave souillant ses lèvres sans qu’il ne fasse rien pour l’essuyer. Il émettait des sons sans suite, vides de tout sens. Ils l’eussent préféré violent. Ils auraient au moins compris. Leur mère était immobile, couchée, leur père debout, plus rigide qu’elle, à coup sûr plus livide... Il était mort bien avant. Elle venait du pays des ombres, la voix blanche qui ordonnait :
      – Couvrez-vous, suivez-moi
      – Pourquoi maman, elle bouge pas ?
      – Ne t’inquiète pas, petite !
      Son sourire était si figé, si étranger ! Leur peur latente jaillit. Le fils se mit à pleurer ; sa sœur, sans raison, se protégea le visage comme s'il voulait la frapper. En temps normal, ils s’étaient fait une raison, il aurait hurlé et giflé. Il leur parla. Leur frayeur s'en accrût. Il y avait dans sa voix quelque chose qu’ils n’arrivaient pas à définir, une noblesse – même s’ils en ignoraient jusqu’à l’idée – dont ils ne l’auraient jamais cru capable. Elle les terrorisait plus que les pires menaces.
      Il hurla. Ils se calmèrent... Ils se retrouvaient en terrain familier, loin de cette atmosphère d’étrangeté qui planait depuis la chute de leur mère. Ils furent bientôt prêts. Il prit un poignard d’obsidienne, héritage d'un aïeul, avec qui sa
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