LE SEMBLE-ROI
 
 
 
 

     Pewortor avait été trop occupé, depuis le duel qui avait vu triompher sa bonne foi, pour s'intéresser à autre chose qu'à sa forge. Chaque nuit le trouvait épuisé, se jetant - se laissant tomber - sur sa couche. Il n'avait le loisir ni de penser, ni de rêver, et avait presque oublié son combat avec le joueur. Il avait tant de travail qu'il avait à peine pris le temps de récupérer ses biens, et plusieurs de ceux qui avaient dû céder du bétail à son adversaire tentaient de le reprendre sans qu'il ne paraisse même réagir.
      Rien ne se serait passé, c'est probable, sans Medhwedmartor. Un homme qui ne se préoccupe pas de ses biens ne va pas s'inquiéter des paroles de l'homme à qui il les a pris de vive force. Il ne pensait pas non plus aux armes trouvées sur les brigands, encore moins à l'appel que son adversaire avait lancé à son roi. Ni la rancune, ni les états d'âme n'étaient son fait. Le monde pouvait aller son train ou se dévoyer, l'important était de forger et se battre, et de préparer l'avenir de son fils.
      Medhwedmartor n'était pas plus homme à états d'âme, mais il était rancunier, surtout quand on avait attenté à son honneur. Il ne décolérait pas depuis bientôt trois lunes. De jeunes cadets avaient manqué à sa personne et à sa famille, préférant musarder et s'installer les démons savent où que de se présenter devant les siens pour y épouser ses sœurs. Ils avaient beau être fils de rois, ils ne le bafoueraient pas sans dommage. Il les cherchait. Il leur inculquerait du plat du glaive quelques élémentaires leçons de conduite. Las, nul ne les avait vus !
      Il avait importuné la moitié du camp avec, sans résultat. Il vint ce matin-là à la forge de Pewortor. Il ouvrait un petit glaive pour un fils de roi. Il détestait ce travail de routine, mais son acheteur n'avait voulu le confier à nul autre. Il martelait le bronze, la tête ailleurs. Il pensait à son fils. Il avait
bien supporté le voyage depuis le koimos, et ne cessait de prendre du poids. Il était bien parti pour devenir plus fort que lui, et c'était tout le mal qu'il lui souhaitait. Ces pensées ne pouvaient l'occuper longtemps. L'arrivée de Medhwedmartor y fit diversion.
      - Salut, gardien d'armes. Que me veut Kleworegs ?
      - Rien, rien. Je passais, c'est tout.
      Il revint à son travail. Le gardien d'armes le regardait ouvrer. Il martela le bronze un bon moment, puis releva la tête.
      - Toi, tu as envie de me dire quelque chose. Vas-y, je t'écoute.
      Il revint au glaive, l'examina. Il serait bientôt terminé. Il pouvait, en attendant, écouter son visiteur. Il tendit une oreille distraite.
      - Dis-moi, Pewortor, tu dois voir des dizaines, des centaines de gens, ici. N'aurais-tu pas rencontré il y a peu les guerriers qui devaient épouser mes sœurs ? Je vais te dire à quoi ils ressemblent.
      Pewortor écouta, affectant un air intéressé. Le refroidissement de son glaive comptait plus pour lui. Medhwedmartor en eut vite fini.
      - De jeunes fils de roi. Oui, peut-être. J'en ai eu beaucoup, pour qui j'ai forgé des glaives... des glaives... Attends... Que disais-tu ? Ils ont disparu ?
      - Tu ne m'écoutais pas !
      - Raconte-moi comment ça s'est passé. N'oublie rien, rien du tout !
      Il avait pris un air terrible. Il brandissait la lame de bronze au bout de ses pincettes, en alerte. Medhwedmartor conta la matinée du départ du petit groupe, et sa rage devant la désertion de ceux qui l'avaient bercé de fausses promesses d'alliance. Pewortor sacra soudain.
      - Et voilà ! À force de rester à t'écouter, j'ai laissé passer le moment de marteler la lame. Tout est à recommencer. Continue, ce que tu viens de m'apprendre est trop important. Tu m'as dit que ces jeunes guerriers devaient partir à cinq, avec notre roi.
     - Oui !
      - Et que seul Bhagos a empêché son départ ?
      - Oui !
      - Et qu'un guerrier s'est offert à les accompagner ? Décris-le-moi !
      Le sixième membre du groupe ne lui évoqua rien. Il avait assez de mémoire pour se souvenir de tous ses acheteurs. Il se tira la barbe.
      - Et si... Attends... Cinq jeunes guerriers... des armes sorties de ma forge... Un vieux guerrier... une mauvaise arme...
      Il agrippa le bras de Medhwedmartor.
      - Allons voir Kleworegs... tout de suite... Serviteur, entretiens le feu jusqu'à mon retour !
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