VERS LES TERRES NOUVELLES
 
 
 
 

     Ils se mirent en route un matin. Le ciel était très clair, sans un nuage, d'un bleu à brûler les yeux. Ils virent dans ce hasard qui les faisait partir par une si belle journée un heureux présage. Kleworegs se réjouissait de ne pas avoir attendu trop longtemps avant de bénéficier de ce temps à donner à tous ceux qui le suivraient un moral d'airain.
     Tel un ruban, la caravane s'allongeait. Les guerriers de tête avaient disparu quand les derniers chariots se mirent en route. Il prit alors le départ. Faisant galoper sa monture, il se porta vite tout devant. Il remontait les chariots pansus, tirés par de paisibles bovins. Avertis on ne sait comment de la longueur de la route, ils avançaient avec la plus grande lenteur. On le reconnut, on le salua. Il ne s'arrêta pas. Qui mène le Printemps Sacré n'a pas à rester derrière ses troupes, ni à s'éterniser en arrière-garde. Tous derrière, lui devant. Ils iraient ainsi. Il ne perdrait pas de temps pour parvenir à son poste.
     Il tenta d'évaluer le nombre de ceux qui le suivaient. Comme pour tous les Printemps Sacrés, il n'y avait aucun serviteur. Tous avaient espoir, Bhagos aidant, de se hisser plus haut que leur ancien statut. Udnessunus, le jeune paysan venu avec ses lames de charrue, profiterait de cette occasion, et des centaines d'autres avec lui. Ils se feraient connaître pendant leur voyage, ou après le passage du fleuve, ou une fois arrivés dans les terres nouvelles. Il les voyait, s'étendant à l'infini, et accueillant toujours de nouveaux frères, génération après génération.
      Il continua à galoper. Il dépassa les chariots et rattrapa les chevaux. Les cavaliers étaient regroupés par tribus, formant des groupes massifs rassemblés autour de leurs bannières. Il y mettrait le holà. Il n'y avait plus qu'une tribu, la sienne. Ceux qui le suivaient devaient le sentir. Ce soir, il ferait le nécessaire. Maintenant, cela ne servirait qu'à désorganiser la caravane.
      Il parvint en tête, où l'attendait son clan. Il avait fini d'évaluer le nombre de ceux qui venaient avec lui. Jamais il n'en avait mené autant, et il doutait qu'aucun chef avant lui ait jamais conduit une telle foule. Encore n'avait-il pas derrière lui tous ceux qui marchaient sous ses ordres. Un bon nombre l'attendaient dans les terres de la nuit, et d'autres étaient allés au couchant traverser le fleuve-frontière. Qu'ils le suivent ou non, ils seraient tous les siens. Il ne les avait pas découragés. Tout ce qui était au-delà était un cadeau des dieux. Il avait pourtant préféré marcher vers les terres plus froides. La prophétie qui l'avait révélé parlait de neige qui fondait devant ses pas.
      L'heure du repas vint vite. Certains cavaliers arrêtèrent leurs chevaux. Il leur fit signe de n'en rien faire. Il fallait parvenir sans tarder à la lisière des terres du septentrion. Sans s'arrêter, ils prirent leur venaison et burent leur cervoise, plus légère que l'hydromel et convenant mieux à des voyageurs. Certains somnolèrent sur leur monture, d'autre s'endormirent pour de bon, sans que cela brisât l'ordonnance de la troupe. Le soir vint, et les premiers nuages. Peu importait. Il n'y eut pour les remarquer et s'en inquiéter que Kleworegs, pour s'en réjouir et dénigrer celui qu'ils estimaient en être la cause que les amis de Thonronsis. Leurs paroles ne trouvèrent aucun écho.
      Mais si elles en trouvaient le lendemain, ou les jours suivants ? Il avait songé, toute la journée, à briser les clans. Les paroles fielleuses des guerriers d'au-delà le fleuve du levant le firent revenir sur sa décision. Qu'adviendrait-il s'il mélangeait tous les participants à la conquête ? Au moindre incident, ils contamineraient, ou tenteraient de le faire, tous ceux avec eux. Au lieu de rester circonscrite à un petit groupe, l'opposition s'étendrait... Pourtant, faire de tous ceux du Printemps Sacré une seule tribu était nécessaire. Si les dieux voulaient bien l'éclairer !
      Le grand Oracle aurait su quoi faire. Il n'y pensa pas longtemps. Il était seul, livré à lui-même, obligé de décider. Il temporiserait. Il appela plusieurs de ses hommes de confiance et leur demanda de se renseigner sur le nombre de ceux qui parlaient contre lui.
      Ils s'éloignèrent. Il ordonna la halte. La caravane était étalée en une file, dont il ne voyait pas la fin, tout le long du passage qui traversait la forêt autour de Kerdarya. Son idée de demander aux clans de se mêler était impossible. Il faudrait attendre d'être sorti des bois. Pour l'instant, chacun devait s'installer à sa place, et n'en pas bouger. Ils bloquaient le chemin à empêcher un mulot de passer, et ils devraient trouver un endroit un peu plus large pour se regrouper selon les vœux de leur chef... des vœux qu’il n'arrivait guère à concevoir. Il avait besoin des renseignements qu'il faisait chercher.
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