MEURTRES
 
 
 
 

      Elle s'était plaint la veille au soir, courbée comme une petite veille, puis avait gémi. L'accouchement aurait lieu ce jour même, s'il n'avait déjà eu lieu. Pewortor attendait la servante qui lui en avait décrit les premiers instants, anxieux d'en connaître le déroulement.
      Il n'avait pas dormi de la nuit, au grand dam de son épouse. Il l'avait, à force de se tourner et se retourner, chassée de sa couche. Elle lui avait demandé de la prendre. Il avait refusé, plus grossier et brutal que jamais. Elle en gardait des bleus partout. Dire que cette mégère était la mère de son fils, de son héritier, de celui qui illustrerait son nom et sa lignée. Bhagos fait mal les choses, qui lui avait fait connaître la femme qui accouchait de son second fils trop tard, et déjà mariée. Qu'importe ! Les femmes ne sont que des porteuses d'enfants. Elles n'ont rien à voir avec celui qu'elles mettent au monde, à moins que leur époux ne les aime avec passion et ne veuille que leur fils participe de leur sang. Il désirait trop revivre dans son aîné pour l'avoir envisagé.
      Il n'avait pas dormi. Son humeur s'en ressentait. L'attente toujours non récompensée de la naissance de son fils ne contribuait pas à la rendre plus riante. Il rudoyait sa femme, seul souffre-douleur disponible et qui ne puisse s'esquiver. Elle se trouvait toujours sur son chemin, récoltant des bourrades qu'un mange-miel aurait ressenties. Elle n'osait lui en demander les raisons. Elle les connaissait... et elle ne recevrait pour toute réponse qu'une nouvelle volée de coups. Elle devait attendre, bien humble. Pourvu que la nouvelle qu'il guettait arrive vite !
      Elle se réfugia dans un coin de sa maison, bâtie tout près du site du futur temple de la Pierre. Sa crainte de nouvelles brutalités, si elle tombait dans les pattes de son mari, était grande. Elle était minuscule à côté de sa fureur à l'idée de le voir sauter de joie, devant elle, à la nouvelle de la naissance du fils
qu'il avait fait à cette femme. Elle lui souhaita mille morts, et à son fils par la même occasion, qu'il meure étouffé dans son ventre et y pourrisse, la contaminant. Qu'elle attrape toutes les gangrènes, toutes les fièvres de l'accouchée, et en crève à petit feu, avec de vraies souffrances et de fausses rémissions, que Pewortor s'en ronge les sangs et s'en dégoûte. Qu'elle devienne bien hideuse, bien pustuleuse, odeur de charogne bien pourrissante, à faire peur au cul d'une truie, à faire vomir un putois. Elle la voyait gonflée comme une outre, la peau grise comme elle, ou marbrée comme une calebasse, éclatant en glaires et sanie, ne laissant plus qu'une forme maigre à faire peur, bouillie de chair, de peau, de poils mélangés dans le plus grand désordre et mal plaqués sur un squelette difforme. Ça ne serait pas plus mal qu'elle survive dans cet état, à faire honte à ceux qui l'avaient connu belle, forte, saine. Elle en composait une épopée. Les démons fuyaient devant sa laideur, la mort elle-même n'en voulait pas. Si les hommes savaient qu'une telle créature hantait le monde de l'au-delà, nul ne voudrait plus quitter, de peur de l'y rencontrer, le séjour terrestre... C'était lui faire trop d'honneur. Ils la mettraient en terre, sans plus. Elle y servirait de bouffon aux taupes, ferait rire les vers et les courtilières, se gausser la vermine qui dévore les racines, amuserait les bêtes des terriers. Oui, elle crèverait et terminerait ainsi, épouvantail des levrauts qui ont peur de tout, ou pire, leur jouet, pantin, fantoche laid au point d'en être grotesque et de ne plus effrayer même le plus lâche. Poupée de son au ventre crevé, où les vers ont élu domicile. Une fin digne de cette femelle, qui nourrissait un serpent pour son fils à elle. Elle le sentait, plus sage que Pewortor. L'enfant qu'une femme a porté participe de sa mère, même si la loi prétend qu'elle n'est qu'une terre nourricière.

     Pewortor était loin de ces rancœurs, qu'il n'aurait su comprendre, endurci contre elle. Il attendait, furieux de ne pouvoir aller aux nouvelles. L'envie ne lui manquait pas de transgresser la loi, et d'aller s'enquérir de la naissance de son fils et de la santé de Roudhakwelya, mais ce serait bafouer ouvertement la famille de l'ancien patriarche. Il attendrait. Une des servantes de sa maîtresse viendrait l'avertir aussi vite que les convenances le permettraient... Plus vite, même. Elles approuvaient et favorisaient leur liaison. Elles se feraient une joie de la lui annoncer. L'accouchement était long, bien long. Il se rappela celui de Peworis. Comme il avait patienté ! Non, c'était une attente raisonnable. Ses fils naissaient déjà grands comme des bébés d'une lune ou plus. Il ne sortaient pas comme des avortons.
      ... Quand même ! Il allait repasser par une phase d'inquiétude. Une jeune femme apparut. Une servante de Rhoudakwelya, élégante comme elle, tout aussi provocante. Elle avait l'air soucieux.
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