L'AUTRE MONDE I
 
 
 
 

      Il était mort. Bouche et narines bées sur un dernier souffle de vie, maintenant emplies d'une boue glacée, son cadavre s'enfonçait, avec une infinie lenteur, au sein du marais agonisant. Bientôt, au rythme d'un doigt par génération, par siècle, par âge, il se rapprocherait des squelettes de la troupe de chevaux qui, poursuivie par les loups, était venue se perdre et se noyer bien avant lui dans ce qui avait été, au cours d'un dégel très ancien, un immense marécage.
      Un jour lointain, les squelettes du roi, du vieux guide et de cette horde innombrable ne seraient plus séparés que par le plus infime espace matériel, mais resterait toujours entre eux, encore plus sensible en comparaison, l'abîme du temps. Néanmoins, une mémoire tellurique faisait déjà se rencontrer leurs essences. Celle de Kleworegs ressentait, recevait, la vision de la fuite éperdue des étalons et des cavales surpris par la meute.
      En ces temps-là, les chevaux, qui n'avaient pas encore fait alliance avec l'homme, manquaient de cœur et ne savaient que fuir le danger. Ne suivant que leur instinct, ils étaient partis droit devant, ignorant tout obstacle. Cherchaient-ils un refuge, ou ne pensaient-ils qu'à s'éloigner de sa menace ? Au triple galop, abandonnant les plus faibles aux crocs, ils avaient piétiné la plaine de leur course contre la mort.
      Les loups les pourchassaient. Si les plus décatis, au poil déjà grisonnant, s'arrêtaient pour égorger, d’un coup de dents paresseux et au risque d'un ultime et mortel sursaut, les retardataires, les autres semblaient décidés à mener la poursuite jusqu'au bout, jusqu'à l'extermination des fuyards. Une fois tous égorgés, la tribu aurait de quoi dévorer trois fois son content, et abandonnerait une bonne partie de son gibier... Qu'importait, de multiples charognards viendraient se repaître des reliefs de leur bombance. Et par-dessus tout, en
attendant l'homme, il fallait qu'existât une créature organisée et capable de massacre gratuit... Alors, ils entendraient la loi des fauves, qui veut que l'on ne tue qu'à mesure de ses besoins.
      Ils talonnaient leurs proies. Les halètements des bêtes forcées montraient que la fin était proche. L'étalon qui menait la horde des fuyards avait soudain henni. Il voyait devant la troupe qu'il entraînait une grande étendue, mélange d'eau et d'îlets de feuilles d'un vert éclatant. Ils étaient le salut.
      Par de nouveaux hennissements, il avait fait comprendre aux siens qu'un dernier effort était nécessaire. Les plus épuisés, prêts à succomber et à offrir leur gorge à leurs bourreaux, y avaient trouvé un regain de force. En un flot impétueux, ils s'étaient rués vers la glauque vastitude.
      Leur vitesse semblait les faire voler, et leurs premiers pas au sein du marais immense les avaient vite portés au sein des verts refuges. Ils s'étaient arrêtés, dans la certitude de la sécurité retrouvée. Alors, l'élan de leur course, qui seul les maintenait au-dessus du sol mouvant, avait cessé de les protéger. En un instant, la boue les avait saisis, une boue cachée sous la verdure des plantes aquatiques, qui les attirait en une succion dont même les muscles de l'étalon le plus ardent ne pouvaient se défaire.
      Les derniers de la troupe en fuite, encore en bordure du marécage, avaient compris. Ils s'étaient arrêtés net, pour repartir aussitôt sous l'aiguillon de la douleur. Les loups leur avaient sauté sur le dos et s'y maintenaient, gueule agrippée à leur gorge, griffes à leurs flancs. Avec ces grotesques cavaliers, ils fuyaient droit devant eux, pour une course brève qui s'achèverait au milieu de la boue mouvante et des fondrières.
      Le cheval attaqué, terrassé par la souffrance et le sang versé, s'effondrait. Son cavalier, les dents crochées à sa gorge, sentant sa mort prochaine, ouvrait les mâchoires pour donner le coup de grâce. Sa victime achevée, il hurlerait à la mort pour faire partager à sa horde la joie de la victoire et de la prochaine curée.
      Il hurlait, de ce hurlement à paralyser le cœur du plus brave... soudain il tremblait. Le cadavre s'enfonçait dans la boue, et son corps prendrait le même chemin. Son cri se modifiait pour prendre toutes les tonalités du désespoir. Dans le crépuscule, ils étaient des dizaines à avoir hurlé leur peur de mourir, des centaines à avoir partagé leur angoisse. Il y avait de cela plus de générations que l'homme n'en saurait compter. Les siens se lamentaient-ils ainsi ? ... Non, moins sensibles que les animaux capables de ressentir à distance la mort des leurs, ils se préparaient à se mettre en route vers les terres promises... des terres qu'il n'atteindrait jamais. Il avait en revanche été récompensé de terres éternelles. Les dieux ne l'avaient pas laissé périr par
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