L'AUTRE MONDE II
 
 
 
 

      Les années passaient. Dans son immense citadelle, Swensunus apprenait son métier de guerrier. Malgré son jeune âge, ses entraîneurs le traitaient en combattant dur au mal et à la peine. Chaque soir le voyait courbatu, les mains pleines d’ampoules d’avoir serré la poignée de son épée, la moelle des os encore agitée des coups parés. Il n’avait plus la force, dès lors, d’écouter les récits héroïques du prêtre ni les appels à la vengeance de ses gardiens d’armes. À peine les exercices finis, à peine englouti son copieux repas qui l’aurait fait, sans cette dépense d’énergie, ressembler à une outre proche d’éclater, il s’écroulait sur sa couche. Il ne s’en relevait que le lendemain, et recommençait.
      C’était là le programme d’hiver. En été, la citadelle était envahie par les moustiques au point que seuls des enfants mal aimés et giflés à chaque instant pouvaient échapper à leurs piqures porteuses de miasmes. La cour, alors, se déplaçait. On installait un camp non loin des terres des paysans, et le fils vengeur chevauchait tout le jour. Ses montures étaient trop hautes pour lui, mais il se tenait dessus comme s’il était né pour vivre à cheval, et nul ne s’en moquait. Medhwedmartor et celui que les années avaient fait devenir l’homme de Celle de l’eau l’accompagnaient, surveillant ses progrès et s’en émerveillant. Ils pensaient trop à en faire un grand cavalier pour parler de la mort de son père. Ils admiraient comment il savait garder son assise, et s’extasiaient de son art de calmer les montures ombrageuses. Leur roi serait un homme de cheval comme il n’y en avait pas deux en Aryana. Quant à se battre, il n’y en aurait guère à rivaliser avec lui... dommage qu’il semblât presque s’ennuyer quand on lui parlait de la mort de Kleworegs ! Enfin, peut-être sa tournée dans les villages conquis lui redonnerait-elle le goût de la gloire. C’était la seule action qui leur permettait encore de se prévaloir du titre de guerriers, et de se dire qu’ils avaient, dans la mesure de leurs moyens, accompli la volonté des dieux.
      L’érection de la citadelle n’était pas restée inaperçue des minuscules tribus vivant près du marais. Discrets, cachés dans l’épaisse forêt bordant les terres où Udnessunus faisait pousser l’orge et le seigle, leurs espions avaient observé la construction du gigantesque édifice, qui les avait terrifiés, et les progrès des emblavures, qui les avaient fascinés. Les nouveaux venus avaient dompté les chevaux qui filent comme le vent, et leurs armes égorgeaient les bêtes les plus dangereuses. Des conseils, unanimes, avaient eu lieu dans maints hameaux : les étrangers ressemblaient plus à des dieux qu’à des hommes. La facilité avec laquelle les coutres fendaient la terre les avait émerveillés, eux qui jetaient les graines sur le sol en espérant qu’elles s’enracinent avant que les oiseaux ne les gobent. Ils voulaient connaître tous leurs secrets, afin de ne plus jamais craindre la famine. Ceux qui se battaient avec des gourdins ou de mauvais épieux pour défendre leur tribu des assauts des fauves à quatre et deux pattes voulaient découvrir les secrets des armes invincibles... sans compter que la citadelle, trop grande à leurs yeux pour ceux qui l’avaient bâtie, devait abriter des géants restés dissimulés. Il fallait faire alliance avec ces hommes plus que les hommes. Un jour, des envoyés étaient apparus.
      Le premier à s’être présenté était une femme blonde, plantureuse – sa tribu s’était privée de nourriture pour la bien gaver, afin qu’elle soit plus grasse et plus belle – vêtue d’un étrange manteau de plumes et de fleurs. Le paysan qui l’avait aperçue en avait lâché sa houe et avait couru prévenir les siens. Une petite foule était venue la voir. Ils s’étaient regardés, beaucoup plus curieux qu’intimidés. Le premier des anciens occupants des terres nouvelles à se montrer était fort plaisant. La femme-prêtre trouvait les hommes venus du levant plutôt bien de leur personne, et pas du tout hostiles... mais pourquoi des hommes aussi puissants le seraient-ils ? C’est le roquet, non le molosse, qui hurle aux fesses de qui il craint.
      Le dialogue était, ce jour-ci, très limité. Même pour dire oui, elle avait une autre façon de hocher la tête, et deux sourds se seraient mieux compris. Elle partait, suivie par deux pisteurs, et revenait trois jours après avec deux hommes. L’un se mettait à parler, sans résultat. Le deuxième prenait le relais. Le prêtre renvoyé par Thonronsis finissait par comprendre quelques bribes : Il s’agissait, horriblement déformé, du langage des troisième caste de sa région... sans doute un des guides qui avaient suivi Thonronsis avait-il séjourné dans le village de l’homme, et lui avait-il appris quelques mots.
      – Mon nom premé fi... Ton nom pas bras fort ? L’homme avait balbutié ces quelques mots avec effort, comme s’il les sortait du sein d’une masse énorme de souvenirs. Le prêtre chassé avait lui aussi fait un gros effort – parler le langue des troisième caste lui était pénible – et commencé à baragouiner.
      – Nous sommes tous des bras forts, nous sommes d’Aryana !
      – Arya, tu, arya...
231
Aube II sommaire          232          Aube L'AUTRE MONDE III