SON PLUS GRAND COMBAT
 
 
 
 

       Le cavalier galopait à travers le marais, sans regarder où son cheval mettait les sabots. L'instinct de sa bête était son seul guide sûr dans l'agitation qui le secouait comme arbre au vent. Ce qu'il venait d'accomplir n'avait de nom dans aucun langage humain. Il n'osait plus y penser. (« C'est fait ! »). Il ne pouvait rien dire de plus, et ces simples mots le faisaient frissonner.
      C'était à n'y rien comprendre. Quand il avait fait ce qu'il n'osait évoquer, il n'avait eu ni crainte ni scrupule, qu'une froide détermination. Il n'avait pu s'empêcher, sans modestie aucune, de s'admirer. Qu'il était subtil, avec quel art il menait sa victime vers la mort ! Quand la glace avait craqué, quand Kleworegs s'était enfoncé dans la boue glacée et mouvante, il avait eu un instant de pur plaisir, dont ses vêtements gardaient les traces. Il avait été si puissant que sa rage ne l'avait pas effrayé, ou lui avait paru insignifiante face à l'intensité de cette sensation. Quel dommage d'avoir dû partager cette jouissance en dénonçant à l’enlisé son commanditaire ! Il l'avait regretté sur le champ. Sa satisfaction en avait fondu.
      Il était parti sans plus attendre, mi-crainte de voir celui qu'il avait tué, fort de son pouvoir sacré, le vouer aux démons, mi-désintérêt d'assister à son agonie. Elle ne lui apporterait nul surcroît de plaisir. Alors était venu, étouffé par la brume qui semblait vouloir tout retenir pour s'en repaître, un cri, la fin d'un cri.
      Il n'avait rien pu en distinguer. Ultime malédiction d'une bouche qui se remplit de boue, croassement d'un choucas survolant les terres maudites, ricanement des démons chthoniens le remerciant pour la proie livrée à leur appétit, il ne savait interpréter ce bruit. Mais il l'avait fait passer de la joie à l'inquiétude, du plaisir à l'angoisse. Laissant son cheval le mener, il était tout à son forfait, et à ses suites... à ses suites, surtout, puisque ce qui était fait était fait, et qu'il ne regrettait rien. Comment l’instigateur de la mort de Kleworegs
réagirait-il en entendant ce « C'est fait ! » par quoi il annoncerait sa fin ? Il ne pèse guère à qui a décidé l'assassinat de son rival d’en faire périr l'instrument.
      Il n'éprouvait pas de remords, et pourtant... il était rentré, l'âme tranquille, le cœur apaisé, après avoir égorgé le vieux guide. Pas un instant il ne s'était inquiété, pas un instant il n'en avait remplacé l'évocation par un « C'est fait ! » qui pesait son poids de contrition et d'angoisse. Le vieux devait mourir pour avoir été préféré à lui, et parce que sa fin était nécessaire à son projet, mais quelle querelle avait-il avec le roi ? Sa colère envers lui, pour avoir favorisé son rival, et sa crainte qu'il ne s'interroge sur les raisons de son oreille coupée, étaient prétextes dérisoires. Il avait tué par crainte de la rage de Thonronsis. Son acte en devenait mesquin.
      (« J’ai été l'arme, rien de plus ! Thonronsis a tout fait, tout manigancé, tout décidé ! »)
      L'amertume envahit sa bouche, son cœur. On lui avait volé son crime ! Il s'était promis de tuer un homme, et un autre l'avait obligé à tenir cette promesse. Un autre vers qui le menaient ses pas, dans l’ignorance de l’après. Déjà, il se voyait percé de coups, et avançait pourtant. Sa monture le portait vers le camp des siens, au devant de celui à qui il allait rendre compte. Il se laissait faire... Les puissances mauvaises le favoriseraient pour la proie dont il leur avait fait présent. Les démons n'ont pas souvent l’âme d’un haut roi, élu des dieux, en pâture.
      Qu’en adviendrait-il ? Qui périt enterré vivant, à l’égal du pendu, la voit périr avec lui, ou devenir l'esclave des démons, et dans un cas comme dans l'autre, il n'avait pas à se faire de souci, mais si... si ce cri était celui de la mort, non par étouffement, mais de colère. L'ancien roi des rois était parti ainsi, son cœur se brisant de honte et de rage. Alors, elle n'avait pas disparu, ni n'avait fini sous les dents des mauvais. Elle était auprès de Thonros, réclamant vengeance. Peut-être le dieu des combats ferait-il de l'instigateur du meurtre le bras de cette vengeance, en une ironie bien dans la manière divine. Le roi des terres au-delà du fleuve du levant, s'il avait décidé de faire taire le meurtrier de son rival, n'aurait guère besoin de cet encouragement... Et il allait vers lui, sans songer à ordonner une volte à sa monture.
      Le camp apparut. S’il retournait sur ses pas, voir si sa victime était déjà engloutie ?... Trop de temps s’était écoulé. Il ne saurait jamais si elle était morte étouffée par la vase, ou de la douleur de se voir perdue... ou plutôt si, quand Thonronsis lui trancherait la gorge, ou l'honorerait... et encore... Encore cette dernière preuve n'aurait-elle rien de décisif. Il pouvait le faire périr un peu plus tard, en un accident opportun. Il se méfierait de tout. Chaque instant passé serait un sursis... Le tuer pour éloigner l'angoisse ? Plus facile à concevoir qu'à réaliser. Leur méfiance était réciproque.
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