LE GUÉ
 
 
 
 

      - Il est temps de nous séparer. Déjà, plusieurs dizaines de mains d’hommes sont parties en éclaireurs, et notre troupe tout entière s’ébranle bientôt. D’ici un quartier, nous aurons tous quitté ces parages. Nous allons vers l’ouest, vers l’inconnu, et vous, vous repartez, pour retrouver les vôtres, au cœur du pays. Quand serez-vous de retour auprès d’eux ?
      Le prêtre et Pewortor s'entre-regardèrent. Ils avaient hésité entre retourner par les marécages , où les anciens repères avaient peut-être déjà perdu toute valeur, et avancer le long du fleuve, jusqu’à ce qu’ils les aient dépassés et trouvé un gué. Ils ne savaient la durée de cette quête, et auraient sans doute préféré emprunter la route des marais, mais peu avant leur départ, un cheval emballé était allé s’y perdre et s’y noyer. Le prêtre y avait vu un signe. Ils adopteraient la seconde solution. Il était trop important qu’ils arrivent à bon port. Le retard ne comptait dès lors plus. Il lui répondirent à l’unisson.
      - Nous arriverons à Kerdarya quand il plaira aux dieux. Nous les avons priés pour qu’ils nous accordent bonne route.
      - Je vous aurais raccompagnés avec plaisir jusqu’au fleuve, afin de revoir, avant de m’enfoncer dans mon nouveau fief, Aryana l’ancienne. Je ne peux, mais mon gardien d’armes vous tiendra compagnie jusqu’à votre traversée. Peut-être découvrirez-vous un gué, qui sera bien utile à ceux qui viendront nous rejoindre. Je vais le faire appeler.
      Medhwedmartor arriva très vite. Kleworegs apprécia cette promptitude. Un bon gardien d’armes doit être prêt à répondre sans délai au moindre appel de son chef, et il avait tout laissé pour se présenter devant lui. La jeune sentinelle inattentive était devenue un guerrier d’élite.
      Il écouta les ordres. Il était prêt. Son roi lui accorda le temps de faire ses adieux et de promettre à celle qu’il avait abandonnée de retourner bien vite. À
peine le temps pour un petit nuage de venir cacher le soleil, puis le dévoiler à nouveau, les trois hommes étaient partis.
      Ils longèrent d’abord le marais, aux eaux stagnantes et exhalant des odeurs de décomposition. Medhwedmartor voulut engager la conversation, mais le prêtre ne desserra pas les dents. Il avait trop à faire à murmurer toutes les incantations destinées à éloigner les forces des marais. Il se rabattit sur l’ancien forgeron, et lui raconta ses récentes amours. Il se donnait un rôle des plus avantageux. Les servantes, à l’en croire, abandonnaient en pleine nuit la couche de leur maître pour venir le rejoindre et s’offrir à lui. Il en faisait une description trop imagée, trop précise. Nul doute qu’il avait bien vécu toutes ces aventures. D’avoir échappé à la mort lui avait donné un énorme appétit de vie. En ce temps de paix, il ne trouvait à s’exprimer que dans les étreintes les plus chaudes. Il l’écoutait. Il ne rivaliserait jamais avec lui ni en exploits, ni en éloquence. Medhwedmartor mettait dans ses paillardises une joie de vivre qui emportait tout. Il ne s’offusqua même pas quand il reconnut dans sa description de sa plus ardente maîtresse la fille à qui il avait donné, pour de simples caresses, un joli torque de bras... Il s’était étonné de ne pas la voir le porter. Voilà qu’il était, tout juste déformé pour qu’il ait pu l’y glisser, au bras du gardien d’armes. Elle avait prétendu l’avoir perdu. Il voyait maintenant où. Autant en rire. Elle n’avait été qu’une occasion de plaisir. Il n’irait pas jalouser un homme qui pouvait presque être son fils... Il avait son amour-propre. Il fut soulagé quand Medhwedmartor parla d’une autre.
      Il discourut encore longtemps sur ses bonnes fortunes. Pewortor se consola vite de sa déconvenue. Bien d’autres, et de plus grands que lui, avaient vu leurs servantes leur préférer le gardien d’armes... jusqu’au prêtre, qui se crispa et tira si fort sur ses rênes que son cheval rua à le désarçonner, quand il entendit parler d’une fille très grosse, à qui manquaient trois doigts. Medhwedmartor risquait, à se jeter sur leurs servantes, et surtout à s’en vanter, de devoir se battre avec des gens fâchés de cette atteinte à leur honneur. Dieux merci, cela se réglait par une amende d’un mouton ou d’un jeune porc. Il en serait quitte pour perdre tous ses biens.
      - J’espère que tu ne parles pas de tes amours quand tu es autour d’un bivouac. Tu te ferais bien des ennemis.
      - Oh ! Ce n’est pas pour moi. Je peux lutter avec n’importe qui... mais je n’aimerais pas qu’une fille fût battue parce qu’elle n’a pas su me résister. Celles qui succombent ne sont pas coupables, c’est la nature qui les pousse. Si je vous raconte mes amours, c’est parce que je vous sais des hommes d’honneur, pitoyables à la faiblesse. Nous le sommes tous, c’est vrai, mais certains ont la colère plus prompte que l’honneur. Et puis, les servantes, c’est de l’histoire ancienne. Depuis que je participe au Printemps Sacré, je n’ai eu
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