HISTOIRE D'EAU
 
 
 
 

      Moins d’une lune, et tout avait changé. Ils avaient été, jusqu’à leur départ, oisillons pris entre désir de fendre l’air de leur vol et crainte de perdre de vue leur nid. Hors quelques audacieux, déjà avancés loin dans la plaine, l’immense horde, ébahie de son audace, s’agglutinait au bord des marais. Que des wiros agissent ainsi était dans l’ordre, mais des prêtres, mais des guerriers !! Comme si ces terres moites et noyées de brume, faute d’avoir pu engloutir leur chef, les engluaient ; les métamorphosaient, peut-être. Les retrouvait-il un matin, mi-hommes, mi-boue, figés à jamais ? Deux des siens avaient failli se noyer, la veille. Et si l’eau œil de serpent les avait fascinés ?
      Il fallait partir. Ils n’étaient pas des enfants peureux, pour rester jouer aux pieds de leur mère. Ils s’en iraient, mais par les liens invisibles qui l’unissent à ses héros, la terre natale leur donnerait sa force, quand elle se nourrirait de celle des craintifs.
      Il avait plu, la nuit passée. Sous le soleil printanier, les brumes s’étaient élevées, les miasmes du marais avec elles. Les hommes avaient frissonné. Ils s’étaient rappelé les fièvres, leurs dents qui s’entrechoquaient, leurs compagnons disparus. Le marais était hostile. La tiédeur du sein masquait le froid de la mort. La peur leur avait donné du courage. Il avait dû désigner ceux qui resteraient pour l’accueil des prochains arrivants. Les autres avaient attelé leurs bêtes, étaient montés dans les chariots depuis longtemps prêts à s’ébranler. Kleworegs avait pris leur tête. Il était parti tout droit, sans regarder derrière lui. La masse immense le suivait. Dans un quartier, une lune, ils seraient sur leurs terres nouvelles, laboureraient, ensemenceraient, feraient paître. Loin du marais vampire, la volonté de vaincre irriguerait leur corps, cette volonté déjà présente, sans forme encore, mais sensible pourtant, presque palpable. Comme un brouillard, elle absorbait tous les bruits. Seul son poids
témoignait de la foule qu’il entraînait. Les prophètes avancent ainsi, tous sens abolis, et ressentant pourtant mille sensations là où l’homme n’en ressent qu’une, indistincte. Le monde était autre. Il avançait avec les étoiles, et l’insecte. Il respirait le parfum du monde, et chaque senteur. Il goûtait le fracas des astres, et le frottement des brins d’herbe. Le vent le caressait, et lui apportait l’écho des batailles.
      Il était ailleurs, il était autre. Avait-il été aveugle jusqu’à ce jour, tant il voyait un monde différent ; et qui lui avait ouvert les yeux ? Ses compagnons avaient-ils reçu le même privilège ? Il fallait que ce soit son apanage, la récompense de sa piété. Lui seul méritait ce festin de tous les sens, cette fusion avec l’essence de son nouveau fief.
      Dans l’air du jeune Printemps, tout était autre. Les silex lustrés de pluie luisaient au soleil. C’en était mille éclats, chus avec l’eau du ciel, parsemant sa route, promettant le feu qui jaillirait de leur choc, le sang qui coulerait sous l’impact de leur pointe. Sang enivrant, comme le parfum de l’herbe mouillée, comme les cris de rut dans le lointain. La terre était féconde, comme nulle auparavant. Il en ferait le plus riche fief, le plus étendu, le nouveau berceau de son peuple si le reste en devait périr. Ceux qui le suivaient portaient l’âme de leur race, sa meilleure part. Il en était le chef élu des dieux, ses frères.
      (« Ne laisse pas la démesure t’emporter ! Quitte les divinités ! Reviens parmi les hommes ! ») Il baissa la tête. Dans les ornières du chemin gisaient vers et escargots noyés, blanchis et comme allongés par la mort. Demain viendrait la sécheresse. Les rares à échapper au bec de l’oiseau deviendraient semblables à ces bouts de vieux cuir que les hommes mastiquent pour tromper leur soif et crachent ensuite, tout noircis et mordillés, sur le bord du chemin. Que les dieux l’abandonnent, ce serait son sort. Mâché, craché, oublié, s’ils le voulaient.
     (« Je ne serais qu’un limaçon, qu’un enfant met sur le dos et qui reste à agoniser au soleil ? C’est là que j’insulte les dieux, qui m’ont choisi !! ») Tout faisait sens, et impossible de choisir. La volonté devait suppléer aux signes du destin... Les mauvais présages n’étaient là que pour l’égarer. Ainsi en avait-il décidé, et cela ferait loi. Bhagos est grand, le vouloir de l’homme plus encore. Et le sien au-dessus de tout. Il était Kleworegs.
     « Cette terre est nôtre à jamais ! » Il n’avait pas eu besoin d’entendre - l’avait-il entendu ? - le cri d’approbation des siens. Sa certitude n’avait que faire d’un appui. Mais il témoignait que les siens étaient à son unisson. De cet instant, ils n’étaient qu’un, même si les routes s’étaient séparées. Un derrière lui, avec lui, contre lui, sans lui... Un. Le reste ne comptait pas.
      Une lune... Tout avait changé, la terre comme les hommes. Des cadets des neres, il n’en attendait pas moins, mais des wiros. Quelle force y avait-il,
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