LE SEL
 
 
 
 

     Le prêtre du Cheval ailé et Pewortor étaient en vue de Kerdarya. Ils avaient chevauché longtemps, depuis les nouveaux territoires, sans hâte, sans flânerie. Le prêtre allait raconter au collège des bhlaghmenes tout ce qu’il avait vu et éprouvé dans les terres offertes par les dieux, et il ralentissait le pas. Le fiasco de ses descriptions du Joyau ne devait pas se renouveler. Le récit des exploits de Kleworegs ne venait pas, tant pis pour sa famille. Il n’apparaîtrait que lorsque son dit tiendrait debout, de fière allure et d’invisibles chevilles. Pewortor, lui, voulait retrouver son héritier, Roudhakwelya et le fils qu’elle avait porté pour lui, sa forge, et sa femme. Il en aurait volé. Dans le moyen terme d’une marche tranquille, mais soutenue, chacun trouvait son bonheur.
     Ils ne se parlaient guère. Hors évoquer leurs enfants et quelques souvenirs du Cheval ailé, que se dire ? Ils avaient tout partagé depuis leur départ pour le Printemps sacré. Ils ne s’apprendraient rien. Ils n’avaient, tout le long du trajet, échangé que quelques mots. Pewortor voyait ses enfants et ses biens, les faisait vivre, et le chemin semblait court. Le prêtre, sans l’aide de la conversation qui raccourcit le chemin, voyait le temps immobile. Les jours s’étireraient pour le laisser composer son récit.
      Ces artifices avaient été inutiles. Le voyage du prêtre avait passé comme l’éclair, celui du forgeron l’avait englué. Ils étaient maintenant à la sortie de la forêt entourant la citadelle. Les gardes s’approchaient déjà pour les accueillir. Vite, mon fils... Encore un instant, les mots se bousculent, ne sachant quelle ordonnance prendre. Mais ils devaient avancer d’un même pas.
      - L’herbe était plus verte, là-bas !
      - Les dieux nous y souhaitaient la bienvenue, for/ guerrier. Ah, j’ai trouvé. Je sais comment je vais commencer. Qu’on me laisse deux pas de Sawel, même pas, et mon chant sera beau. Ils ne seront pas si pressés.
      - C’est toi qui connais les prêtres, pas moi... Et je n’ai pas envie d’attendre aussi longtemps avant d’aller voir mon fils. Il doit avoir bien grandi, depuis la dernière fois.
      - Ne crois pas que je n’en ai pas autant envie que toi, mais nous les ner/ les prêtres, nous avons des obligations autres. Mais une fois que j’aurai parlé au regs bhlaghmen, tu me verras voler vers ma demeure. Je suis un père.
      - Peut-être avons nous été de meilleurs pères en luttant pour leur laisser la gloire de notre nom qu’en restant près d’eux...
      - Ainsi parlent les légendes... Mais les cœurs ?

      - Pewortor est de retour !
      - Tu en es sûr ?
      - Je l’ai vu, il entrait chez lui. Je suis venu vous avertir. Ne crois-tu pas qu’il faudrait courir chez la nourrice.
      - Chez le rouquin surtout, c’est son jour. S’ils se voyaient !
      - Je vais les prévenir tous les deux, lui, qu’il ne se montre pas, elle, qu’elle ne dise pas un mot de trop. Elle n’a jamais vu Pewortor... Si, une fois, quand il était venu nous narguer, ou... n’importe quand, c’est sans importance. Il n’aura pas remarqué une servante. Elle le saluera... Sois le bienvenu, Pewortor. Il sait qui il est. Il ne s’étonnera pas.
      - Il s’étonnera plus quand il verra le petit.
     - C’est dans les mains des Dieux !

      - Quel beau petit ! Ça, femme, tu n’as pas ménagé ta peine. Il me donne honte. J’étais un nabot à côté de lui, à son âge. Je vais lui forger sa première épée sur l’heure... non, demain à l’aube. Je vais le regarder jouer. Oh, il veut me donner des coups de tête... Papa, tu dis papa ? Il dit papa, hein, tu as entendu... Où est ma main... oui, c’est ma main. Et mon... épée, tu sais dire épée... C’est toi qui lui a appris... Non, il l’a dit tout seul... Répète : épée... non, pas pé, pé, Epée. Pé... Pé. Ca ne fait rien, tu sais ce que c’est. Oui, tu en auras une demain... Tu entends : Pa, pa, pé, pé. Il a tout compris. Il le redit. Il fera la nique aux bardes, plus tard. Il contera ses exploits mieux qu’ils ne sauront le faire.
      J’ai faim, j’ai soif... Soif surtout. Le soleil tapait dur. Une cruche, vite, et une cuisse de sanglier. Je vais m’en couper six tranches... Comment, ne pas en prendre autant, il n’y en a plus beaucoup du comme ça. Bel accueil. Je suis chez moi. Ma cuisse... Et sers-lui en aussi. Il a quelques dents, déjà, non ? Il lui faut des plats de guerrier... Oui, j’en trouverai d’autres, quand nous aurons fini celui-ci. Quoi, à voir. Ça suffit, tais-toi, je mange.
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