LE MAÎTRE DE LA FORÊT
 
 
 
 

      « Eh bien, ils n'en ont pas laissé grand-chose ! »
      L'énorme carcasse, où ne subsistaient plus guère que quelques morceaux de chair pendouillant des côtes, n'était pas très engageante. Il avait trop faim... cuite jusqu'à se carboniser, ou presque, aucune viande n'était immangeable. Le bison – Il n'en avait jamais vu, mais c'en était un, à coup sûr. Tout, taille inouïe et massive tête cornue, correspondait à ce que les légendes appelaient la bête-force qui écrase la plaine – n'était peut-être pas mort depuis si longtemps. Le peu de viande qui couvrait encore les côtes n'était pas en si mauvais état, pas plus, en tout cas, que celle des gibiers dont il appréciait le goût fort, âpre, après un long faisandage.
      Il s'approcha, fit quelques moulinets de son long bâton pour chasser les petits carnivores en pleine ripaille. Ce ne serait pas la première fois qu'il mangerait leurs restes. Le gibier qu'ils finissaient n'était, en général, pas si gros. Qu'est-ce que ces bestioles s'étaient régalées...
      Les cornes et les sabots était souillés de noirâtres plaques de sang séché. Il s'était battu, et bien. Combien de loups avait-il réduit en bouillie avant de succomber? Il leur avait, peut-être, sans doute, échappé, du moins pour un moment. Mordu de toutes parts, perdant son sang en abondance, il était parvenu à fuir le champ du combat. L'avaient-ils suivi... S'ils étaient tout près ?... Non, la petite vermine – fouines, furets, martres –, ne serait pas là à dévorer leurs restes. Ils étaient partis. Autant se servir.
      De son couteau de pierre, cadeau de la vierge, il râpa les os. Ils les avaient presque dénudés. Il mangerait des restes de restes. Il n'allait pas faire le difficile. Ce peu lui assurerait quand même un ventre bien rempli... de la viande d'un tel géant, c'était trop bon.
      Il sentit la viande. Il avait pensé huit jours, mais non, la bête n'avait pas succombé depuis si longtemps. La chair avait encore belle allure... Il avait fait
très froid toutes ces nuits, le soleil avait été bien avare de ses rayons ces derniers jours. Il faisait si beau quand il était parti ! Depuis qu'il était en plaine, le froid, revenu, ne lui avait pas laissé de répit. La chère était saine. Il n'aurait pas trop à la cuire.
      À force de gratter, il en avait assez pour un bon repas. Il choisit un petit creux, à l'abri du vent, et bouta le feu à un petit tas de feuilles sèches et de brindilles. Assez vite, il eut un foyer suffisant pour y déposer sa viande. Mêlée aux cendres toujours un peu salées, elle serait encore meilleure.
      Il mangea de bon coeur. Les oeufs gobés, pillés tout frais pondus dans les nids, sont des délices ; les bourgeons du début de printemps ont une saveur agréable, tout gorgés d'une sève gluante et sucrée... mais la viande a un goût sans pareil. On sent ses forces revenir. Avec la chair d'un animal aussi massif et puissant, une force encore plus grande, une vigueur encore plus affirmée, se ruait dans ses veines.
      Son repas terminé, il dispersa son feu, le recouvrit de terre. Il n'avait encore croisé personne, mais il ne valait mieux pas laisser de traces. Il n'avait pas non plus vu de démons, ni de bêtes hostiles, mais devait rester discret. Faire un feu était une façon de se signaler, nécessaire pourtant pour éloigner toutes les menaces, hors celle des hommes, qui risquaient de l'assaillir. S'il avait pu s'en passer !... Il faisait si froid.
      La plaine était bien décevante. Pas de danger – les Présences en soit remerciées –, du moins pas de danger présent ou immédiat, car le bison n'était pas mort de sa belle mort... mais pas de surprise. Un lieu vide, sans vie. Quand rencontrerait-il d'autres hommes ? Seraient-ils amicaux, hostiles ? Il n'avait que ce bâton, et son arc qui chassait un peu à gauche... Quant à ses talismans... ils n'avaient de pouvoir que sur les esprits.
      Il se décida à avancer. Il était à moins d'une journée de la forêt. Il la voyait encore. Non, qu'il quitte son abri ! Que sa vision s'efface ! La viande de l'énorme arpenteur des plaines lui avait transmis sa vertu. Il remonta le long de sa carcasse, de la tête à la queue, puis regarda dans son prolongement, vers le levant, d'où l'animal venait. Il irait par là. Il s'arrêterait lorsqu'il cesserait de sentir sur lui les yeux de la forêt.


      - C'est bien ici, l'étalon me l'a désigné.
      Kleworegs venait de découvrir le tertre où il établirait sa citadelle. D'autres, avant lui, lui avaient bien plu, ainsi qu'à ses lieutenants. Il avait laissé s'établir, l'un après l'autre, ceux qui le désiraient. Celui-ci était idéal, et les dieux, pour le lui désigner, lui avaient envoyé un signe. Il eût été fâché du contraire. Il lui convenait trop. Il avait tout pour lui : la position, la hauteur, les ruisseaux et les bosquets peu éloignés. Il dominait la plaine, et le regard portait loin, une fois
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