UNE CONQUÊTE
 
 
 
 

      Il avait tout – tout ce qu'il voulait – raconté à la maîtresse du village. La torche éclairait mal, mais il avait bien vu. Son visage avait blêmi, le sang s'en était retiré. Il n'avait pourtant pas dit grand-chose. Il avait parlé des hommes étonnants, de leur étranges montures, de leur hostilité envers la forêt. Il n'avait pas parlé des femmes. En aurait-elle été fâché ? Aurait-elle eu plus peur encore ? Il ne jouerait pas sa vie là-dessus. Il en savait assez. Ceux qu'il avait vu avaient été, autrefois, les ennemis de ces femmes. Des ennemis victorieux... on tremble devant son vainqueur, non devant ceux qu'on a vaincu.
      Il parlait depuis la tombée de la nuit. Il avait dit la vérité... pas toute la vérité. Si elle l'interrogeait, le pressait de questions, si, surtout, elle posait la question, celle à quoi il se refusait de répondre... La nuit était déjà bien avancée. Elle réprimait, de temps à autre, un bâillement. Ses révélations l'avaient trop intéressée. C'était la fatigue. Lui aussi avait envie de dormir.
      Elle l'avait congédié. Que ferait-elle, au matin, après une nuit de repos – non, pas de repos, pas pour elle, ni pour lui. Ils étaient deux à s'inquiéter de l'avenir. Craindrait-elle qu'il parle autour de lui de tout ce qu'il avait découvert ? En parlerait-elle aux autres femmes du village ? Si jamais, son sort était scellé. Il serait exilé en forêt, loin des siens... non, pas exilé. Il serait lié, emmené à un ou deux jours du village, et on lui ouvrirait la gorge. Les vierges-mères avant elle l'auraient fait, sans scrupules, sans hésitation, avec joie, même. Sauver leur village, et se débarrasser d'un être pour elles contraire à l'ordre éternel, leur aurait été un plaisir double et sacré. Cette femme avait pitié de lui, l'appréciait. Cela suffirait-il à lui tenir la langue. Elle avait un devoir. Elle n'y renoncerait pas pour lui.
      Se cacher, partir tout de suite, sans rien laisser derrière soi. La mauvaise saison arrivait. Un homme isolé n'y survit pas dans les bois. Parler de ce qu'il avait vu aux autres hommes du village ? Il n'éprouvait de joie à les revoir que
parce qu'il se retrouvait, avec eux, en terrain connu. Il savait trop les sentiments qu'ils lui portaient. Ils se disputeraient à qui serait le premier à le dénoncer aux mères. Il ne pouvait compter sur personne. Non, son seul espoir était que la maîtresse du village garde le silence. La tuer ? Encore ces pensées sacrilèges, immondes, qui revenaient depuis qu'il avait vu comment les femmes étaient traitées par ces gens venus du levant. Non, au fond, il ne les avait jamais vus tuer une femme. Leur parler avec rudesse, avoir des gestes osés, certes, mais leur violence envers elles était toute verbale. Les dépasserait-il en malignité ? Quelle plaie d'avoir été habitué, dès l'enfance, à obéir, à ne prendre aucune initiative. Il n'arrivait pas à se décider. Il s'endormit d'un coup.

      Ils sont là, ceux d'autrefois, ceux dont l'histoire ne passe que de vierge mère a vierge mère, et que pourtant chacune d'entre nous sent au plus profond de soi, en naissant femme, comme d'instinct, plus que de mémoire.
      Elle non plus n'arrivait pas à dormir. Celui qui allait partout, le vagabond, l'inutile, lui en avait dit assez que pour faire resurgir toutes les craintes que des générations de femmes avaient éprouvé avant elle. Parerait-elle au plus pressé? Le ferait-elle mourir d'avoir vu ce qu'il avait dit... ce qu'il avait tu ? À quoi bon. Il ne parlerait pas. Cela ne servirait à rien, il le savait. Il passait pour le fou du village. Personne ne tenait compte de ses paroles. De ses premiers voyages, il avait rapporté d'étonnants récits. Chacun avait haussé les épaules. Il n'était qu'un bon à rien, tout juste capable de se promener dans la forêt, de humer l'air, de piéger les bêtes. Il déplaisait autant aux hommes, jaloux, qu'aux femmes. Plus peut-être, car ils leur faisaient reproche, et c'était bien le seul qu'ils osaient, à voix toute basse, de ne pas l'avoir encore chassé. Non, il n'était qu'un réprouvé en sursis, et personne ne tendait l'oreille à ses propos, ni n'acceptait de lui parler. Pour eux, qu'il soit au coeur du village, ou à trois jours dans la forêt, était la même chose. La seule différence, c'est qu'au coeur du village, il mangeait leur nourriture. Non, il vivrait. D'ailleurs, avait-il tout dit ? Elle le ferait venir encore plusieurs fois, lui reposerait les mêmes questions, en poserait de nouvelles. Il serait toujours temps, un jour, de le faire passer de vie à trépas. Sa mort ne pèserait à personne.

      Il fallait qu'elle dorme. Elle partit fouiller dans ses réserves. Elle trouverait quelques feuilles de l'herbe qui fait dormir. Elle chercha longtemps, en vain. Elle avait eu des rages de dents terribles à l'entrée de l'été, et elle ne trouvait le repos et le calme qu'avec l'aide de ce breuvage salutaire. Il ne lui en restait plus. C'est la fatigue qui la coucherait... Et la fatigue, avec tout ce qu'elle avait entendu, lui assurerait pas un bon sommeil.
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