LE SEL, 2
 
 
 
 

      Il faisait chaud sur le village du Cheval ailé, chaud pour un jour d'hiver. Le prophétie s'avérait. Pewortor avait tout pour être heureux. Le voyage vers Kerdarya serait plaisant... autant que profitable.... et il allait revoir ses fils. Le plus jeune, la dernière fois, avait eu peur de lui. Il était malade, sans doute. Une colique, les dents qui veulent percer, et un enfant se conduit comme un petit animal, qui s'effraye de tout. Il devrait être plus souvent avec lui, avec eux. Le pouvait-il ? Il allait chercher, pour eux, la gloire et la puissance. Toutes deux étaient au loin.
      Bientôt il serait dans la ville sanctuaire. Bientôt il apparaîtrait avec son butin. Il n'aurait pas l'éclat du Joyau, mais chacun le louerait pour son exploit. Le jalouserait aussi, mais c'est bon signe. Ça commençait déjà dans le village. Citez-moi un lieu sans ingrats. Pas en ce monde, c'est sûr. Qu'importe, si les ingrats restent impuissants ! La rage rentrée empoisonne qui ne peut s'en libérer. À quand les premiers morts ?
      Il recevait ceux des clans voisins. Comme pour l'année du Joyau, ils étaient venus nombreux. L'année précédente, il ne s'était rien passé, aucune fête au clan du Cheval ailé. Le printemps ne les avait pas vu non plus participer aux tournois. Sa vie était ailleurs, à l'ouest et au couchant, mais il ne pouvait rester en déshérence. Certains voisins lorgnaient sur ses pâturages. Un jour, il y aurait des défis. Ce n'est pas avec ses vieillards et ses paysans que le Cheval ailé pourrait les relever. Quant à Kleworegs, il n'allait pas revenir tous les ans, aux beaux jours, pour représenter son village...
      Et lui, Pewortor, était arrivé. Trop tard pour les tournois, assez tôt pour lever une expédition contre les Muets, comme au temps du roi élu des Dieux.

      – Regardez, les amis, toute une troupe arrive. Ils ont notre bannière, mais je ne reconnais personne.
      – C'est vrai... Si ce sont des ennemis, nous sommes mal partis. Attends, ils envoient quelqu'un. C'est notre ancien forgeron, Pewortor.
      – Depuis le temps qu'on ne l'avait pas vu. Tant mieux ! J'ai un glaive tout tordu. Il me le réparera.
      – Il est des nôtres, maintenant.
      – Alors, je le lui demanderai comme un service. S'il est vraiment des nôtres, il a mis sa rancune au rancart.
      – Ah oui ? Tu avais approuvé le prêtre qui avait bâclé l'accueil de son fils. Tu l'aurais moqué, il pourrait l'oublier, mais son fils. Sois discret... D'ailleurs, il arrive.

      Pewortor pénétra dans son village. Cela faisait du bien de le retrouver, même s'il n'y avait été, tant qu'il y était resté, qu'un wiros. Il revenait honoré, une troupe nombreuse sous ses ordres. Il l'offrirait à son village. Après, chacun se courberait devant lui... se courberait encore plus quand, au nom de ce même village, il irait prendre de nouveaux butins, et les lui apporter. Celui qui avait remplacé Kleworegs le reçut sans délai. Il avait juré à son parent de défendre la réputation du clan sur ses anciennes terres comme Kleworegs la porterait loin dans les terres du couchant. Depuis, il se demandait comment tenir son serment. Il avait si peu d'hommes sous ses ordres.
      – Est-ce Kleworegs qui m'envoie tous ces guerriers ?
      – Ce sont les nouveaux fils du Cheval ailé, si tu l'acceptes. Ils brûlent de se battre contre les Muets. Le carnage qu'ils en feront sera beau, et leur butin abondant. Crois-moi, avec eux, le nom du clan brillera aussi fort ici que partout où notre roi combat.
      Pewortor semblait ignorer que la terre du Cheval ailé avait un nouveau roi. Celui-ci laissa passer l'affront. Voilà deux quartiers, il avait croisé un roi des terres voisines, qui l'avait entrepris sur ses projets : « Vous viendrez bien au tournoi de printemps, l'an prochain ? Et votre prochain raid chez les Muets, c'est pour bientôt ? » Chacun convenait qu'ils avaient eu le droit de s'abstenir, puisque la préparation du Printemps sacré, qui concernait tout le pays, primait le reste, mais la routine recommençait. Il ne pouvait s'en abstenir une année de plus. Dire que Kleworegs était parti avec toutes leurs forces vives, quand ses voisins n'avaient laissé partir que leurs cadets.
      Il avait bafouillé. Bien sûr, ils ne se déroberaient pas. S'il arrivait avec la mise minimum ? Il entendait déjà les moqueries, dont l'écho proviendrait vite à Kleworegs... et à ses ennemis. Tous ces déshonneurs en cascade ! S'il jouait comme d'habitude ? Pouvait-il perdre autant de chevaux, pendant un lustre ou deux... Quant à partir en expédition... Tous les hommes jeunes et valides étaient avec Kleworegs. Ceux qui restaient avaient été des héros, pour certains, mais n'en avaient plus l'âge ni la force.
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