UNE NAISSANCE
 
 
 
 

      Trois saisons s’étaient écoulées depuis que Kleworegs avait donné sa fille à Belonsis. Il l’avait su grosse, et suivi de loin les progrès de sa grossesse. La délivrance était proche. Il lui tardait de connaître l’enfant que sa fille portait. Faute de pouvoir se rendre dans la tribu de son gendre, il y envoya son épouse. La mère de Swensunus aiderait sa fille à accoucher et lui rapporterait combien le bébé était beau et fort... Pouvait-il être autre, dans le terreau où il s’était formé ?
      Elle arriva, avec son escorte, au village de sa fille. Bâtie sur une butte, sa citadelle, avec son rempart en énormes rondins mal équarris et encore recouverts de leur écorce, se voulait à l’image de ses habitants. Les huttes des rares paysans qui avaient voulu les suivre avaient le même aspect inachevé, semblant plus des habitations provisoires que des maisons où l’on aime s’attarder, rêvant devant le foyer. « Un campement, prêt à s’ébranler dès que son chef le décidera. Je n’aimerais guère vivre ici... Et je n’aurais pas laissé ma fille partir ainsi, chez ces demi-Muets. Ce camp pue. Et il y a-t-il des femmes, ici ? Non, tout est bâclé, en attente... Leurs femmes, ils iront s’en emparer les dieux savent où. Leur semence va croître dans une mauvaise terre. Kleworegs prétend qu’ils sont plus attirés par leurs servantes que leurs épouses. Quelle idée d’avoir donné sa fille à leur roi... Mon père ne m’avait pas demandé non plus mon avis, mais mes frères disaient grand bien de lui. Il était de chez nous, vivait comme nous... Il partait bien souvent en expédition, mais c’est le devoir d’un guerrier, et il en ramenait beaux tissus et couches de fourrure... J’ai aperçu, avant que nous ne nous séparions, les rares femmes que les hommes de l’est ont amenées avec eux... Des femmes de notre race, puisque les servantes ne peuvent nous suivre ici. Quelle honte ! Permi est-elle devenue aussi souillon ? »
      ... Le chef de mon escorte revient. J’arrive à temps. Je me méfie des matrones d’ici, s’il y en a. J’ai bien fait d’amener l’accoucheuse du village. Je ne lui connais pas d’échec, d’enfant étouffé à sa naissance, de mère massacrée. Permi est encore plus jeune que moi. Il lui faut la meilleure. Je l’ai. Je lui dois bien ça, je l’ai incitée à accepter ce mariage... Dire qu’il lui répugnait... Ça n’a pas duré. Elle n’aurait pas eu un enfant aussi vite...
      ... Nous reprenons notre chemin. Derrière le mur de rondins, ce ne sont que tentes. Rien en dur. L’homme n’est pas fait pour errer ainsi. Même s’il doit s’en éloigner un jour, il doit laisser sa marque au territoire conquis. Que Bhagos les frappe tous d’une peste, et rien ne restera qui prouve qu’Aryana régnait en ces terres aussi... Ainsi parlerait Kleworegs. Kleworegs qui fait bâtir sur la butte, au milieu des marais, la plus grande demeure que j’ai jamais vue, et qui crée une citadelle de forts rondins partout où il s’arrête. Rien ne pourra plus nous déloger. Ici, une petite brise suffira... Même leur muraille semble plus l’effet des caprices des Jumeaux de la nature que de la volonté d’un roi.
      ... Voilà la demeure de Permi, et son mari qui nous attend, à la porte. Matrone, tiens-toi prête. C’est un futur haut roi que tu vas mettre au jour.

     Belonsis salua sa belle-mère, affable et empressé. Allons, il était moins rustre que ses hommes, ou son épouse avait réussi à lui inculquer quelques bribes de courtoisie... Et s’il bombait le torse et faisait des effets de muscles, comme pour l’impressionner, elle ne devait y voir que sa volonté de montrer que son fils allait participer de cette force, et non une façon de l’étaler comme un mâle qui parade. C’était flatteur de sentir qu’un homme, pour elle, déployait tous ses attraits, mais ces marques d’hospitalité pouvaient bien passer pour des marques d’insulte. Elle était l’épouse du haut roi des terres de l’Ouest, et Belonsis aurait dû montrer pour elle plus de déférence, et moins de galanterie.
      - Comment va ton épouse ? C’est pour bientôt ?
      - Le travail a commencé, mais tu as encore du temps. Repose-toi un peu, tu as fait tant de chemin.
      - Non, je vais voir Permi tout de suite. La matrone va venir avec moi. Avec elle, sa délivrance se passera comme dans un rêve.
      - Nos matrones ne vont peut-être pas ap/
      - La vie de ton enfant et de ta femme comptent plus que leur opinion, tu ne crois pas ?
      - Est-ce Kleworegs qui t’a demandé de venir, ou te l’a-t-il accordé ?
      - J’aime beaucoup Permi, et j’aurais demandé à Kleworegs de venir l’assister pour ses couches... Mais il m’a devancée. Il veut que sa fille accouche dans les meilleures conditions... Au moins, ici, elle est protégée du vent et du froid... Comment tes compagnons peuvent-ils vivre dans leurs tentes
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