ROI DE RIEN
 
 
 
 

      Le temps était maussade. Ils étaient à son unisson. Pourquoi ? Aujourd'hui, demain au plus tard – on avançait mal dans la forêt -, ils allaient s'emparer d'un nouveau village, le premier d'une longue série. Son roi déchu leur avait garanti sa soumission, s'ils le remettaient à sa tête. Un drôle de roi, qu'ils avaient connu crasseux et humble, maintenant, sans rien qui le justifie, plus fier qu'un tueur de seigneurs. Les autres n'avaient pas, ou guère, meilleure allure. Seul celui qui les avait accueilli dans leur halte de la saison froide méritait ce nom. Il les avait priés de pouvoir garder auprès de lui quelques compagnons, ceux qui mettaient le plus de zèle à s'entraîner au maniement des glaives. Sans doute voulaient-ils récupérer leurs fiefs en se prêtant mutuelle main-forte, sans autre aide que le don de quelques lames de la part de leurs hôtes.
      Ces velléités d'indépendance n'étaient pas tout à fait de son goût, mais ils l'avaient reconnu comme leur roi à tous, leur protecteur. Ils régneraient pour lui dans la forêt, sans immobiliser ses guerriers. Ils s'y prendraient village après village, chacun ralliant le sien avant de passer à un autre... S'ils allaient plus loin ? Ils n'avaient que des glaives médiocres, pour eux cadeaux sans prix. Ils les feraient vainqueurs des leurs rebelles, vaincus s'ils se rebellaient contre lui... Et ils étaient si peu.
      Ses compagnons s'interrogeaient. À quoi bon tant de précautions face à ceux de la forêt. Leur faiblesse était manifeste. Ils avaient une force contre laquelle toute celle d'Aryana pèserait peu : ils connaissaient l'endroit où ils étaient nés, ses secrets, ses pièges. Ils pouvaient les guider ou les égarer à leur guise. Des alliés les guideraient, des vaincus les égareraient. Il avait besoin d'alliés, le temps, au moins, mais il serait long, d'apprendre la forêt.
      Ils arrivèrent en vue du village du roi... À ce qu'il disait, à ce que lui confirmaient les siens. Pour lui et ses compagnons, il aurait aussi bien été à
l'autre bout des bois. Ils étaient hommes de la plaine, du regard que rien n'arrête. Ici, c'était un monde autre, différent, qui leur appartiendrait, qui leur appartenait, mais ne serait jamais, ou pas avant longtemps, le leur.
      Il écoutait ceux de la forêt. Ils étaient agités, presque inquiets. Un roi déchu qui vient reprendre sa place va d'un pas plus assuré. Ils avaient dû le chasser avec violence, le battre, sans doute, avant d'en faire un réprouvé. Il aurait bien voulu les comprendre… Il était trop vieux pour apprendre la langue de ces gens, et quel intérêt ? Ce n'était pas à lui de faire cet effort, mais à ces rois trop faibles, qu'il restaurait à leur rang perdu. Son petit assassin du village des loutres, à la curiosité toujours en éveil, s'était proposé à apprendre le parler de ses alliés. Cette activité était bien futile – du pur divertissement –, mais en rien indigne d'un guerrier. Si elle ne prenait pas sur ses périodes d'entraînement au combat, pourquoi pas ?
      Il le fit venir. Il l'interrogea. Pouvait-il déjà comprendre le langage des bois
      - Les langages.
      - Les langages ! ?
      - Oui, il y en a plusieurs. Chacun de ceux qui t'accompagnent, ou presque, a le sien… mais au sein de la forêt, ils ont une langue sacrée, commune.
      - Comment le sais-tu ?
      - Rappelle-toi, il y a deux jours, au soir, l'un d'eux chantait. Ils étaient tous autour de lui, émus aux larmes. Moi aussi... cette voix, si prenante. Quelqu'un s'est mis à rire, mais rire. Nous les regardions tous. Il s'en tenait les côtes. Il allait étouffer. Le chanteur s'est arrêté. Ils ont failli se colleter. Medhwedmartor et leur roi les ont séparés, avant que ça ne dégénère.
      - Oui, je m'en souviens. Et alors ?
      - J'ai interrogé, le lendemain, le récitant. Qu'avait-il donc dit de si drôle ? Les loups ont tué mon père et ma mère... Le rire de l'autre était nerveux, sans doute, mais il aurait pu se retenir... ce que je lui ai dit. Il a ri à nouveau. Non, rien de nerveux. N'avait-il pas eu de quoi s'esclaffer quand le chanteur avait déclamé, avec son air tragique : J'ai bien sucé deux vieux loups. J'en ai interrogé d'autres. Qu'avaient-ils compris ? Pour l'un, c'était : un -je ne sais pas quoi, je n'ai pas compris – a mangé les vieillards, pour un autre : Les loups m'ont mordu il y a longtemps. D'autres avaient tout compris, ou deviné, mais Dieux qu'il parlait mal ! D'autres encore n'avaient rien compris, mais s'étaient fié à ses miniques, à celles des autres, à ses intonations larmoyantes. Je ne suis rappelé combien, parfois, lorsqu'ils parlent entre eux la langue de la forêt, ils cherchent leurs mots, les accompagnent de signes et de gestes, comme s'ils ne parlaient pas leur propre langage... Et il y a leurs noms, qui se ressemblent si peu, abois pour certains, mélodie pour d'autres.
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