AU CŒUR DE LA FORÊT
 
 
 
 

      (« Quel nez ! Goulpils, à côté, semblent lièvres ! ») Udnessunus avait les yeux fixés sur son hôte. Il ne pouvait détacher son regard de l’appendice sans fin. L’homme était tout en longueur – membres filiformes, corps sec de sous-alimenté. Il trompait son monde. Son ardeur à porter les rondins énormes destinés à bâtir sa maison prouvait sa pleine santé. Ce n’était pas ce qui l’avait le plus étonné. Il croyait s’être établi le plus loin dans les nouvelles terres, et voici qu’il rencontrait un de ses frères...
      Le camp était sommaire : de grossières cabanes entourées de champs à peine effleurés par l’araire... un groupe d’indigènes, d’un clan inconnu, sans doute. Jamais encore il n’en avait croisé vivant en plaine, au milieu de cultures. Il s’était avancé, avait observé les houes, regardé les pousses sortant du sol. Ceux de l’ouest ne semaient pas ainsi, ne cultivaient pas – s’ils cultivaient – ces plantes, et surtout avaient une peur panique de la campagne, pourtant moins dangereuse et plus accueillante, à tous points de vue, que la forêt. Ils croyaient – les guides le lui avaient expliqué – la vastitude herbeuse peuplée de forces mauvaises, engloutissant ceux qui s’y aventuraient. Ils la laissaient à leurs dieux jaloux d’y errer en toute liberté. Nul indigène n’aurait osé transgresser l’interdiction, osé surmonter sa peur. Non, l’homme était d’Aryana. Un ancien proscrit, sans doute, pour s’être avancé si loin, et avoir autour de lui, déjà, quelques servantes, grosses pour la moitié... Les autres tiraient l’araire, à laquelle elles s’étaient attelées, ou arrachaient les herbes folles qui pouvaient compromettre la bonne venue des semences des plantes du midi. Semées, ressemées dix ans et plus, elles n’auraient pas été aussi florissantes. Elles n’avaient pas dégénéré, en dépit des inflexibles lois de la nature. Pourquoi cette exception ? Il était enfin arrivé devant l’homme, qui n’avait pas arrêté de travailler malgré leurs signes de salutation. Ils s’étaient entre-regardés. Le
paysan lui avait parlé d'un ton aimable, mais en parfait égal. Si, avec son cheval à la crinière décorée de papillotes et sa cotte de mouton délainée, il avait espéré passer pour un ner, c’était raté. Pire, celui-ci semblait le connaître.
      – Salut, toi ! Tu es un des paysans qui ont aidé le roi, quand Thonronsis voulait nous égarer ?
      – Oui, je suis un ami de notre haut roi, Kleworegs, notre maître à tous. Qui es-tu ? Je croyais avoir le camp le plus loin en direction du couchant, et te voilà, toi. Tu es ici depuis des lustres ?
      – Non, je suis venu avec le Printemps Sacré, et j’ai avancé, avancé, jusqu’à être sûr que j’étais loin devant tous... C’est raté ! Faut que je reparte, maintenant !
      – Pourquoi ! ? C'est superbe, ici. La plaine est infinie, le sol » il se pencha et prit une poignée de terre, puis regarda les champs couverts d’une tendre verdure... « fertile, riche à n’en plus pouvoir – et j’aurai tout à l’heure quelque chose à te dire à ce sujet –, tes moutons gras à suif. Que veux-tu de plus ? »
      – L’espace, la solitude, le vent sur les herbes de la plaine... Si je vois un autre fermier, je ne serai plus libre. Tu me comprends. Toi aussi, tu as voulu avancer plus loin que les autres, ne plus dépendre de personne !
      – Non, c’est plutôt les autres qui dépendent de lui !
      Udnessunus se retourna. Celui-ci lui devait tout un troupeau. Il ne releva pas son insolence. Il n’était pas exigeant envers ses débiteurs, du moment que, malgré son statut, ils le traitaient en seigneur. Les neres étaient bien plus arrogants, bien moins accommodants, envers qui en dépendait. Être sous la coupe d’un wiro pouvait sembler humiliant, son moindre statut laissait une plus grande latitude à ses clients.
      – Écoute. Notre destin est d’avancer vers le couchant, jusque là où le soleil va dormir. Tu as été le premier, mais d’autres suivront, et d’autres encore, qui traverseront ces forêts, là-bas, et franchiront ces collines, et d’autres forêts, d’autres collines, d’autres fleuves, jusqu’au bout de la Terre. Bien sûr – ce serait dommage, quand je vois tes champs – tu peux toujours partir plus loin... pourtant, même ainsi, tu devras t’arrêter.
      – Quand il n’y aura plus rien devant moi sur quoi poser le pied, peut-être, mais pour moi, l’espace, avec cette sensation d’être le premier, seul devant tous, est plus que la vie.
      – Tu parles avec tant de conviction...
      – Tu ne sais pas ce que c’est, toi, d’avoir vécu le nez contre une falaise, avec des maisons de chaque côté qu’on se tourne. Si Thonros mène ses fils dans des plaines infinies, en récompense de leur bravoure et de leurs hauts faits, je veux bien croire qu’il réserve aux couards un sort semblable à celui que j’ai connu, avant ce Printemps Sacré !
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