ADOPTION
 
 
 
 

      Le prêtre de Kleworegs, maintenant prêtre du Joyau, et qui allait partout en conter l'histoire et les prodiges, était enfin satisfait. C'en était fini de ses vagabondages dans tout Aryana. Le temple dédié à la Pierre-Soleil était érigé, son trésor installé. Il allait pouvoir enfin vivre à Kerdarya. Il en rêvait, depuis le triomphe, mais avait dû accepter le poste itinérant qui lui pesait de plus en plus. Le succès de son roi avait rendu sa tâche plus facile. Il n'avait été, pendant plusieurs saisons, que l'annonciateur d'un succès. Il en était maintenant le récitant. Les bonnes nouvelles venues du couchant – en particulier le ralliement (ou la conquête, il ne savait trop) de toute une partie de la forêt – avaient fait grand effet. Kleworegs avait pris avec lui quelques-uns des porteurs, et les avait exhibés à Kerdarya. Ces montagnes de muscles qu'il avait vêtues et arrangées pour leur donner l'air le plus farouche avaient frappé les esprits… Il a subjugué des gens comme ça !
      Il en profitait. Il n'avait plus eu de questions mesquines, de doutes. Il avait pourtant autant que possible évité tous les lieux où le Printemps sacré avait été mal accueilli. Dans chaque village on l'avait bien reçu. Pourquoi avait-il fallu que tous les siens l'accompagnent, y compris sa femme déjà bien grosse, cette fois-ci… Leur tournée s'était éternisée, et il en avait été quitte pour s'arrêter dans ce village, au bord du grand fleuve, pour qu'elle y accouche en paix.
      Ils en connaissaient plus que lui sur le Printemps sacré. Des centaines de ses Participants s'y étaient arrêté, et avait sacrifié sur ses autels. Ils n'avaient rien à leur raconter, qu'ils ne sussent déjà. Mais c'était ceux de son clan, inventeurs du Joyau, qui avaient permis à leur village, maintenant bien assoupi, de connaître une saison dont ils n'auraient pu rêver sinon. Leur prêtre lui avait prêté sa maison, honneur rare, allant dormir dans la maison d'hôtes. Ce lieu n'était pas digne d'accueillir l'entrée en ce monde de son fils.
      L'accouchement s'était bien passé. Une fille, l'année d'avant, après Premenos, elle commençait à être habituée. Et comme pour ses deux premiers, elle n'avait pas de lait, pas assez en tout cas pour nourrir un enfant.
      Il avait eu de bonnes nourrices pour ses enfants précédents, des femmes qu'il connaissait, dont chacun se louait. Qui allait-il trouver ici ? Le village n'était pas bien grand, et s'il avait vu nombre de femmes enceintes, il n'avait pas entendu de cris de nouveau-nés (« Encore faudrait-il que ces femmes aient assez de lait pour deux, et que mon fils puisse, sans honte pour nous, téter son sein. Nous ne voulons pas de servantes. »)
      Il s'était inquiété auprès de son homologue. Une bonne nourrice ? Ils en avaient une. Elle avait allaité deux de ses fils, l'aîné du roi, après la mort de sa femme, tous les fils de son frère, et… encore d'autres, dont il ne se souvenait plus. Chacun s'en louait. Elle venait d'accoucher, il y avait une lune, et débordait de lait.
      – Est-elle bien d'un rang convenable ?
      – Une paysanne, de nos meilleures lignées. Tous ici te le recommanderont.
      ((Et il n'y en avait sans doute pas d'autre disponible.) « Ah, riche initiative qu'avait eu sa femme de l'accompagner, mais a-t-on idée, aussi, de s'arrondir si peu. ») Le bébé n'était pas si petit… un bébé normal, comme il en avait accueilli des dizaines. Il avait cru qu'il y en avait encore pour longtemps. C'était même son idée d'aller saluer son ancien roi pour que sa femme accouche chez ceux du Cheval ailé.
      – Je verrai ta nourrice au plus tôt.
      – Viens avec moi.

      Lui qui appréciait les poitrines opulentes… Il comprenait pourquoi la femme avait une telle bonne renommée. Elle allaitait son fils, un gourmand, à l'entendre, et prêtait son sein à d'autres enfants plus grands, sans tarir.
      – C'est une vraie vache. Les dieux ont béni l'homme qui a une telle vache dans son foyer.
      – Où est-il ?
      – Il travaille. Tu le verras, un petit bonhomme. C'est son second mari, le frère de celui qui est mort. Un costaud, lui, mais pas un malin… Enfin, comme son frère.
      – L'enfant a l'air éveillé… Les enfants. Regardez-moi cette marmaille.
      – Ah, c'est une vieille femme… elle a la trentaine, maintenant. Elle a eu deux pleines mains d'enfants, tous vivants. Qui aurait cru, un mari aussi malingre.
      Le prêtre de Kleworegs regarda l'aîné. Il avait deux orteils collés… comme son hôte. Qu'allait-il penser ? Ce n'est pas le genre de questions à poser. Elle
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